Les soldats de lumière

"Je préfère mourir plutôt que de taire une vérité autre que celle de dire que les terroristes en puissance sont en réalité ceux qui partent de leur pays blindés d’armes de destruction massive et s’envolent vers d’autres pays où avant cela ils ont pris la précaution de semer la zizanie entre les peuples et de fabriquer des prétextes aussi monstrueux les uns que les autres afin de faire croire au monde qu’ils ont le droit légitime de bombarder !"

Préface

LES SOLDATS DE LUMIÈRE est un roman d’amour total, d’amour vrai, qui plonge ses racines, sa raison d’être, son indicible pérennité dans l’amour de l’Unique, dans l’adoration de Celui qui est le seul à pouvoir lui donner un sens, à en faire aboutir le destin, au delà de la vie et de la mort, dans ce monde et surtout, dans l’Autre.

Les soldats de lumière, c’est l’histoire vraie de MALIKA et de ABDESSATTAR, pas celle qui fut scandaleusement rapportée par des journalistes indignes, ni celle que l’actualité a déversé à flots dans les médias au mépris de toute vérité, ni celle d’aucune analyse de stratégie géopolitique ou autre. C’est une histoire, par contre, qui pourrait émaner de l’Histoire, par l’évocation irrésistible qu’elle éveille en nous de ces couples éternels, indissolublement liés, unis dans un amour qui dépasse et le temps et l’amour… Tout cela ne serait rien, ou presque, cependant, si cette histoire ne surgissait de ce côté-ci de l’islam, si celle-ci, issue de surcroît d’un pays occidental et moderne, le nôtre, ne s’était, en outre, déroulée dans ce lieu maudit, sauvage et inhumain, qu’on assure aboli, qui fut l’objet de la plus grande fureur destructrice qui soit, couvert du plus intense et plus vindicatif bombardement qui fut jamais opéré, traversé de feux, de missiles et de morts, à jamais inscrit dans l’imaginaire des peuples : TORA-BORA.

LES SOLDATS DE LUMIÈRE, c’est un récit d’amour, à peine ébauché dans ce monde, entre un homme et une femme, qui s’est inscrit une fois pour toutes dans la pierre. C’est la relation d’un attachement profond, à peine vécu ici-bas, entre deux musulmans, qui s’est à jamais fossilisé dans la roche. C’est une adoration de deux croyants qui s’est poursuivie jusqu’à leur séparation définitive dans ce monde, dans le cadre majestueux, illuminé par les bombes, des montagnes de TORA-BORA. (« Tu m’as [ô Dieu !] immensément honorée en me mariant à cet homme qui m’a donné 30 ans d’amour en une année ! »).

L’assourdissant écho des bombes s’est tu ; celui de leur amour mutuel en Dieu ne cessera de se faire entendre. Un amour fait de tendresse et de courtoisie, de simple et grave sollicitude, entièrement tourné vers l’autre et Celui qui les a créés l’un pour l’autre, pour LUI, qui ne pouvait se développer, n’en déplaise à certains, que dans une communauté authentiquement civilisée. Une communauté de frères et de sœurs, de croyants et de croyantes qui ont combattu et combattent encore en BOSNIE, en TCHÉTCHÉNIE, en PALESTINE, en AFGHANISTAN et partout ailleurs dans le monde, la brutalité aveugle des nouveaux conquérants du monde, leur inhumanité foncière, la terreur, les viols des femmes et des enfants, la relégation de Dieu hors du monde, hors de leur monde, le maintien des croyants dans la servitude économique et politique la plus ignominieuse qui soit.

LES SOLDATS DE LUMIÈRE, c’est l’amour partagé par MALIKA et par ABDESSATTAR d’un Dieu qui réunit, de par Sa grâce, dans la solennité eschatologique des montagnes incendiées, tous ceux et toutes celles qu’Il a daigné appeler pour y défendre Son nom. Toute résistance au mal, à la barbarie, à l’ignorance, à la cupidité n’invite-t-elle pas à la transformation des cœurs, au don de soi (“retour à Dieu”, pour le musulman), à une conscientisation accrue de la nécessité de refuser toute oppression, toute injustice ?

LES SOLDATS DE LUMIÈRE est en ce sens un ardent appel à vivre, à retrouver l’honneur de vivre. Ce récit qui nous vient des régions de la mort, de la haine, de la terreur, donne des raisons de vivre et d’aimer, justement, que la mort, tout naturellement, vient confirmer en son point culminant.

LES SOLDATS DE LUMIÈRE, c’est une dénonciation ferme et pourtant mesurée (si l’on songe aux enjeux, au contexte de terreur indescriptible qui les accompagne, à la perte, ô combien cruelle, de l’être aimé), aussi inébranlable que les montagnes dont elle surgit, aussi dédaigneuse et indomptable qu’elles, de la folie démoniaque qui s’est emparée d’un monde exclusivement mercantile qui ne recherche que son profit matériel et immédiat. Un roman de lumière et de vérité, certes, qui dénonce les ténèbres du lucre et de la sauvagerie moderniste, laquelle repose tout entière sur la mainmise et l’exploitation au plus bas prix des richesses détenues par les pauvres !

LES SOLDATS DE LUMIÈRE, c’est aussi, ne fallait-il pas le dire, une voix de “féministe” authentiquement musulmane, une voix peu connue sinon totalement ignorée, qui se distingue radicalement de celle, laïque et occidentale, entendue jusqu’ici, qui ne revendique pas la suprématie d’un sexe sur l’autre, et rejette toute rivalité entre eux. en prônant l’équivalence fondamentalement coranique de ceux-ci dans leur inaliénable différentiation. Un féminisme qui exige le respect de la femme par un homme qui se respecte lui-même, un homme qui ne soit donc ni dégénéré, ni dévirilisé, ni déresponsabilisé. Un féminisme qui ferait de l’homme l’avenir de la femme, en somme, en le rétablissant dans sa fonction de protecteur généreux et attentionné d’une compagne qui lui a été donnée par Dieu, comme Il nous le dit dans le Coran, comme un habit pour s’en couvrir et la couvrir…

Les soldats de lumière

Afin de redresser l’honneur de mon époux et de mes frères que Bush taxe de “Soldats illégaux”, je pense avoir le devoir devant Allah de les décrire tels qu’ils sont réellement ! Ce n’est point exagéré de ma part que de les avoir nommés “les soldats de lumière”, cette lumière que j’ai pu contempler sur leur visage ne peut provenir que d’Allah, elle m’aveugle encore aujourd’hui dès que je me revoie au milieu d’eux !

Cette lumière qui doit certainement faire trembler Bush et beaucoup d’autres, ces grands criminels ! Ils dépensent des milliards de dollars pour l’éteindre…mais peut-on éteindre la lumière d’Allah ? Je l’ai imaginé aussi sur le visage de mes grands-pères quand ils ont combattu l’occupation française et espagnole, ensuite je l’ai découverte sur mon mari (puisse Allah lui accorder le Paradis, Amin !), et là-bas en Afghanistan, par mes frères Arabes, Afghans et convertis. Je ressens toujours la chaleur de ses rayons qui m’enveloppe !

Je pense être plus apte à en parler que ces fantoches qui croient diriger ce monde mais qui en réalité sont installés dans leur fauteuil pendant que Moi, j’étais sur le terrain avec mes frères, de ce fait je peux témoigner pendant qu’eux s’enflent d’orgueil derrière leurs bureaux ! Je me dois donc de rendre hommage à ces valeureux guerriers qui ont perdu la vie pour défendre l’honneur de leurs sœurs, ainsi qu’à ceux qui sont enfermés à Guantanamo.

Dans ce livre, je commente mon parcours de combattante qui a débuté bien avant ma naissance, un héritage qui m’a été légué par mes grands-pères dont le sang coule dans mes veines… et qui bout en moi ! Je tiens à dire aujourd’hui que je suis fière d’être la petite fille de ces moujaheedines… l’épouse d’un moujaheed…la sœur des moujaheedines !!!

Je raconte aussi, comment Allah m’a guidé vers cette lumière… Sa Lumière.

J’ai longtemps, dans la solitude de mes nuits, imploré mon Seigneur de m’installer parmi les gens de vérité, et Il n’a fait que m’exaucer par Sa grâce ! Je n’ai certainement pas été embrigadée par une quelconque secte, comme aiment à le véhiculer les médias obsédés par les images d’intégristes austères et oppressifs qui cherchent délibérément à discréditer l’Islam !

Je cherche refuge auprès d’ALLAH qui entend tout, qui sait tout, contre Satan le lapidé !
“Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un (récipient de) cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui il veut. Allah propose aux hommes des paraboles et Allah est Omniscient” Sourate la lumière, verset 35.

“Ils veulent éteindre de leurs bouches la lumière d’Allah, alors qu’Allah parachèvera Sa lumière en dépit de l’aversion des mécréants.” Sourate le rang, verset 8.

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

Je pensais ne pas être capable d’écrire un livre, moi qui n’ai plus pris la “plume” depuis les rédactions sur les bancs de la classe, au cours de français, en 1976, j’avais alors 17 ans. Finalement, il n’est pas nécessaire d’avoir fait de hautes études pour enfin pouvoir s’exprimer Je n’ai fait que poser mes mots, tout simplement. Les longues phrases littéraires finissent par m’embrouiller et ainsi je me perds en arrivant enfin au bout.

Je fais alors une prière de deux “rakats”, je me tourne vers mon Seigneur afin de Lui demander de m’aider à le réaliser, Lui qui est capable de toute chose, Lui qui rabaisse et relève qui Il veut.

Est puissant celui qui cherche la puissance auprès de Lui.

Je remercie mon Seigneur de m’avoir soutenue dans mes épreuves et de me permettre d’en témoigner. Je Le remercie d’avoir mis sur mon chemin des hommes qui m’ont sauvé au prix de leur vie, ces hommes que j’appelle mes soldats de lumière.

“Il n’y a de Dieu que toi ! Gloire à toi ! J’étais au nombre des injustes !” S 21, V 87.

"Et quel pire injuste que celui qui forge un mensonge contre Allah ? Ceux-là seront présentés à leur Seigneur, et les témoins(les anges) diront : “Voilà ceux qui ont menti contre leur Seigneur”. Que la malédiction d’Allah(frappe) les injustes, qui obstruent le sentier d’Allah(aux gens), cherchent à le rendre tortueux et ne croient pas en l’au delà." S11,V18-19.

Puisse Allah maudire tous ceux qui font la chasse aux Musulmans, Allahoma Amin !!!

Avant-propos

Notre histoire à moi et mon mari est celle d’un couple de musulmans religieux dont l’histoire a un moment défrayé la chronique à la suite de l’action inattendue dont mon mari est l’auteur : il a tué le célèbre commandant Massoud, le lion du Panshir, qui avait tenu tête à l’armée russe avec une troupe de miséreux ; qu’est-ce qui nous a poussés, nous un couple sans histoire, effacé, à quitter le confort d’un pays européen pour aller partager la vie précaire du peuple afghan, sous le régime des Talibans et épouser leur cause au point que mon mari devienne l’instigateur de la mort de leur ennemi juré : Massoud Ahmed Shah, chef de l’alliance du nord, le parti d’opposition et surnommé le traître par ses rivaux alors au pouvoir ?

Non, ce n’est pas la vie de gens exceptionnels voués à un avenir enviable, mais celle d’un couple de gens simples dont la richesse sera la force de notre idéal qui nous pousse à commettre un acte dont la conséquence nous donnera une dimension grandiose : sacrifier l’amour humain à l’amour de Dieu.

Cet idéal sera en même temps le ciment de notre amour terrestre et l’accomplissement de l’acte final, la promesse divine de la récompense… le Paradis !

Mais cette histoire ne peut être comprise par le lecteur que lorsque celui-ci saura faire preuve d’honnêteté et comprendra la remarque que j’adresse à de paisibles citoyens européens…

Moi je vous parle de résistance de gens à l’occupation de leur pays, la Palestine, et vous l’appelez “terrorisme”, tandis que vous me parliez auparavant de la résistance des maquisards européens à l’occupation nazie de 1940 et vous l’appeliez “se sacrifier noblement pour défendre sa patrie”… deux poids, deux mesures ! Le résistant européen serait-il plus noble que le résistant musulman ?

En Afghanistan, des religieux musulmans établissent le premier Etat islamique appliquant rigoureusement la chari’a, une loi capable de résister à la mondialisation capitaliste et au pouvoir colonisateur des géants de la planète, une loi qui veut résister aux visées hégémoniques des idéaux matérialistes. A peine installé, ce nouveau gouvernement audacieux suscite des réactions énergiques de la part des dominateurs qui monopolisent aussitôt toutes les instances médiatiques pour calomnier le jeune état taliban et lancer une vaste campagne de désinformation.

Introduction

Les articles de journaux ont dépeint le personnage de Abdessatar de la façon la plus banale et la plus tranchée qui soit : un jeune étudiant tunisien qui tente sa chance dans le rêve européen et qui échoue lamentablement… pour résumer l’article du journal “Le Vif-l’Express” du 01/02/2002 qui relate l’histoire de l’assassinat du Commandant Massoud : En 1986, un jeune étudiant tunisien suit des études de Communication à l’Université de Louvain en Belgique, l’UCL ; il s’appelle Abdessatar Dahmane, a 24 ans, rêve de devenir journaliste mais va connaître une série d’échecs, car il échoue en 1990 à cette Université et décide de s’inscrire à l’ULB (Université libre de Bruxelles) ; l’ article mentionne qu’il n’ a connu que des échecs et en déduit qu’il en a certainement conçu de l’amertume. Amertume aussi dans sa vie intime puisque son mariage éphémère avec une compatriote ramenée de Tunisie en 1991 se solde rapidement par un échec. L’article n’est pas tendre avec mon époux : il le fait passer pour un homme borné qui mettait une entrave à la liberté de sa jeune femme, étudiante comme lui et qui réussit apparemment mieux dans sa carrière que lui, et le divorce s’ensuit libérant la jeune femme qui l’aurait demandé.

Ici, je me permets d’ouvrir une parenthèse, car bien que je ne conteste pas qu’un mariage qui se solde par un échec est un événement douloureux à vivre pour les partenaires qui finissent par l’amère constatation que tous les deux ne sont pas faits pour vivre ensemble, il me déplaît de le commenter. Mais étant donné que le journal récupère ce fait pour salir la mémoire de feu mon mari en le faisant passer pour un homme tyrannique et borné, je dois signaler que le divorce a été fait à la demande d’Abdessatar, et qu’il n’est pas nécessaire de salir la mémoire d’un individu, sous prétexte que la compagne qu’il avait choisie lui était mal assortie ou plutôt qu’ils étaient mal assortis l’un à l’autre. Parfois il arrive que chacun choisit une route différente,parce qu’il mûrit et que ses attentes existentielles évoluent. Et le journaliste qui ne partage pas les mêmes idées qu’ Abdessatar s’empresse d’en faire le portrait d’un névrosé, victime de frustrations à répétition, le type même d’une proie destinée aux sectes, négligeant par exemple de comprendre en profondeur les motivations réelles et d’analyser leur validité au lieu de les dévaloriser ; le problème des médias est qu’elles tombent régulièrement dans la commodité des idées toutes faites, à la mode pourrait-on dire, de façon à répondre à l’attente du lecteur dont elles définissent elles-mêmes le profil. On est obligé de constater que l’information est rarement objective et toujours orientée, d’une part par la mentalité de l’informateur (journaliste de l’audio visuel ou des revues) et d’autre part, par les impératifs de la direction du journal. Les U.S.A., toujours habiles à récupérer à leur profit les événements politiques du globe quand ils ne les suscitent pas eux-mêmes pour poursuivre leur visée colonisatrice, désignent du doigt le bouc émissaire : l’Islam, et en tant que chef incontesté du monde donne l’ordre de traquer les islamistes, en trouvant comme justificatif que le mot “islamiste” ne signifie pas vivre sa religion avec intégrité mais, comme l’indique le suffixe péjoratif “iste”, qu’il est le synonyme presque exclusif de “terroriste”. Dans ce contexte, il est évident que l’action kamikaze de mon mari ne peut être commentée que de façon négative.

En ce qui me concerne, je n’étais au courant que de son désir de partir pour préparer notre nouvelle vie dans un pays respectueux de l’Islam authentique, c’est-à-dire où règnerait enfin une moralité digne de ce nom ! Ce qui me gêne, quand je lis les journaux, c’est la recherche de formules sensationnelles destinées à frapper le lecteur même si c’est au détriment de son jugement que l’on finit par fausser. Figurez-vous que le signe de reconnaissance qui ne trompe pas le lecteur averti pour distinguer le musulman intégriste du musulman paisible et honnête citoyen, c’est qu’ “il ne serre pas la main aux femmes” !

C’est vrai que les Arabes de la péninsule arabique ne le font pas non plus, ni même souvent dans les autres pays arabes, affublés du sacro-saint adjectif de “modernisés” dont le synonyme est – n’en doutez pas – “occidentalisés”, mais qui préservent leur culture tant bien que mal.

Mais pour un arabe partageant la vie des non-musulmans, dans un pays où ils sont majoritaires, c’est un véritable défi au bon sens, à la logique de l’hypocrisie occidentale actuelle qui repose tout son système de relation sur une négation de la différence sexuelle alors que le véritable but est d’aboutir à l’effacement d’un code moral permettant de donner libre cours à la politique matérialiste de la société de consommation et d’enrichir un peu plus les marchands du Temple qui écrasent ainsi sans scrupules les différences ethniques et veillent à l’homogénéité idéologique et comportementale de toute la planète sous le regard vigilant et impitoyable(mais faussement bienveillant) de leur chef suprême, le grand Manitou américain !!!

Dans les pays du Maghreb, les années de colonisation française ont mis tout le monde au pas, plus que dans les pays du Machrek (le Moyen Orient) où on ne serre les mains aux femmes que de façon tout à fait exceptionnelle. Au Maghreb, l’homme intégré est celui qui non seulement tend la main aux femmes, mais leur fait la bise, “comme les Français”…quelle avancée dans le progrès ! Comment les capitalistes sont-ils arrivés à subjuguer ainsi tout un peuple dont le passé est si riche et si prometteur en gommant sans pitié la moindre allusion à leur identité ; à se moquer du sens de l’honneur des nobles descendants du prophète Mohamed (ça) en manipulant la gent féminine pour la transformer à son tour, comme les femmes occidentales, en objet sexuel destiné non pas au bon plaisir masculin mais aux intérêts égoïstes des marchands.

L’idée que certains ont pris conscience de la main-mise du colonisateur sur leur identité profonde, musulmane, et veuillent remettre en question tous ces comportements qui choquent leur mentalité profonde, n’effleure même pas les journalistes, conditionnés à protéger les bienpensants de ce monde et motivés par le fait de conserver leur gagne-pain. Les médias peuvent ils enfin comprendre que mon mari, un garçon intelligent et sensible, a pris conscience un certain jour de Ramadan, après avoir tenté de ne pas heurter les coutumes du pays d’accueil européen – la Belgique – qu’il pouvait garder son identité musulmane sans choquer la morale ni troubler l’ordre public, et ainsi ne pas tomber dans la délinquance de ceux qui se sentent rejetés en adoptant des comportements agressifs et destructeurs. Cette délinquance maghrébine qui répond à la souffrance qui suit le sentiment de perte d’identité des parents de l’immigré marocain et dont je fus victime moi-même mais envers laquelle j’ai réagi de la même façon que mon mari bien que nous ne nous connaissions pas encore. En réapprenant ma culture d’origine, cette religion islamique si riche et si équilibrée, moi aussi, un jour de Ramadan, je fus touchée par la grâce islamique, dans ce mois béni où les passions et les comportements égocentriques sont mis en veilleuse par la sublimation du sentiment communautaire, sacrifier les instincts à l’adoration au Dieu unique en obéissant au sacrifice de l’instinct de survie le plus fort : la recherche de nourriture.

Ce jeûne du mois de Ramadan n’est abandonné que par les plus influençables aux tentations occidentales. Pour la majorité des autres, croyants mais non-pratiquants, le jeûne sacré est respecté pour des raisons définies par les chercheurs orientalistes comme ce qui semble être le dernier attachement identitaire le plus profond ; car un musulman qui a conscience de sa religion passe sans hésitation, lui, à la prière. Celle-ci est la preuve indiscutable qu’ il respecte celle-là, et quand il la pratique il est rare qu’il se contente de n’exécuter qu’une prière sur les cinq prières quotidiennes que réclame ALLAH : le fadjr (à l’aube), dohr (vers midi), l’açr (l’après-midi), le maghreb (le crépuscule) et l’a’icha (le soir) ; chacune marquant un momentclé de la journée et donc de la vie quotidienne de l’individu.Elles ont pour rôle de lui permettre de se couper, l’espace d’un infime moment, des tâches matérielles pour donner son droit au côté “angélique” qui sommeille en lui comme en chacun de nous et qui nous redonne notre dimension humaine profonde, celle qui nous fait prendre distance par rapport à la partie animale, ce précieux moment de méditation qui enrichit l’homme.

Abdessatar prit conscience de cette dimension un beau soir de Ramadan, quand il vit les musulmans se diriger vers la mosquée pour prier après avoir rompu le jeûne, mais c’est un sursaut identitaire qui lui rappela, à ce moment-là qu’il faisait partie d’une communauté et qu’il lui appartenait d’en respecter les normes, plus que le souvenir du Dieu souverain.

Ce n’est qu’au contact des prières et à la lecture du Livre coranique qu’il fut touché par la Grâce divine et qu’il se rendit compte de la négligence dont il s’était rendu coupable jusque là envers son Créateur, et que Lui seul pouvait le sortir de ses problèmes matériels, car Il est le Maître incontesté de ce qu’il crée. Ainsi mon mari s’est consacré à la prière et a cherché autour de lui une communauté susceptible de comprendre et de partager ses nouvelles idées. A partir de ce moment, son chemin s’est écarté de ses anciennes relations, y compris sa femme, et il a pris une autre direction.

Assez curieusement nous avons eu, peu de temps avant de nous rencontrer, une expérience parallèle bien que nous ne nous connaissions pas encore.

Et c’est seulement à partir de ce moment que nous avons eu des points communs, car nos vies auparavant n’allaient pas dans la même direction. En effet, en ce qui me concerne, je n’étais pas destinée au départ, à partager la vie d’un musulman religieux qui plus est d’une origine ethnique différente(il est tunisien et je suis marocaine), c’était un homme intellectuel qui avait passé une enfance tranquille au milieu de sa communauté d’origine, et moi je n’avais pas le même vécu, en plus j’avais la complexité d’un enfant d’immigrés dont les parents étaient de pauvres gens venus démunis dans un pays aux usages différents de leur culture d’origine et surtout en contradiction avec elle.

Quelle est la force mystérieuse qui nous a réunis -ou plutôt, unis- mon mari et moi, dans une symbiose qui allait nous permettre d’aller jusqu’au bout de notre idéal et même au-delà car nous osions à peine le formuler tant il était loin de notre vécu de petits européens d’adoption, installés dans le confort occidental.

J’ai envie de me pencher sur mon passé pour comprendre à quel moment Dieu a étendu le manteau de Sa miséricorde sur moi pour me sortir du gouffre dans lequel j’étais en train de m’enfoncer et comprendre aussi pourquoi j’en étais arrivé à ce stade, comprendre pourquoi, quand je nageais en plein bonheur dans cet amour irréel, la main de mon mari devait se poser sur mon front trempé de sueur – par un cauchemar du passé ressurgi à travers les rêves – telle la main d’un ange protecteur et bienveillant… Ô, mon cher époux, tu ne l’as jamais oublié, ce geste affectueux, et quand tu étais loin de moi, tu me réveillais par un petit coup de téléphone comme pour empêcher les diables du passé de revenir me hanter "tu n’as pas besoin de décrocher – m’avais-tu prévenu – tu sauras que c’est moi qui pense à toi et pour te dire…je t’aime !… bonne nuit…" Cher Abdessatar ! Quel mari prévenant tu étais…

CHAPITRE 1

Le poids du passé

En remontant très loin dans le passé, je vois qu’il contient une part incontestable de richesse. Mais en faisant ce retour sur moi-même pour mieux me comprendre et me ressaisir, afin de ne pas me laisser aller dans une mélancolie névrotique sous l’influence de souvenirs douloureux activés par une réaction de deuil, j’ai pu, en visionnant le film de ma vie en profondeur, réaliser qu’un enfant d’immigrés n’est pas ce pauvre pantin désarticulé qui gâche sa jeunesse à essayer de se construire sans matériaux et sans outils adéquats jusqu’à – dans la plus part des cas – à se détruire ou à détruire autour de lui. Il est avant tout le descendant, porteur indiscutable du passé de ses glorieux ancêtres, et dans mon cas, des Berbères du Rif marocain qui avaient assimilé avec bonheur l’héritage arabo-musulman de leurs anciens conquérants arabes à la fois si courageux et si cultivés qui leur ont transmis une morale dont l’Occident s’inspirera pour parachever sa civilisation, mais que eux-mêmes ont galvaudée quand l’Etat islamique s’est effondré, laissant le champ libre aux superstitions populaires des gens simples n’ayant plus de références culturelles pour les guider.

Ma mère s’est attachée toute mon enfance à entretenir le souvenir du passé, mieux que ne l’aurait fait un appareil photographique, pour son plaisir personnel, comme remède à sa nostalgie d’émigrée, mais aussi, plus ou moins consciemment comme ultime sursaut de préservation de l’identité bafouée au contact trop puissant du monde occidental qui l’accueillit par nécessité économique dans les années 60, avec un contrat de travail pour son mari, mais dans lequel ils se sont trouvés piégés quand les enfants ont été scolarisés et ont introduit dans leur foyer berbère une référence éducative complètement opposée à la leur.

Ma mère racontait donc, fièrement, que les grands-parents étaient des berbères ; c’est-à-dire un peuple d’origine très ancienne qui vivait dans les régions montagneuses du Rif marocain, avec un langage spécifique, le Rif, et avec des traditions bien à eux. Ils avaient adopté la religion musulmane mais ils avaient des difficultés à assimiler la langue coranique tandis que le reste du peuple marocain parlait l’arabe, bien que dialectal, le Tamazique. Ceci peut se comprendre aisément puisqu’une langue s’entretient par l’apprentissage systématique et qu’avec l’effondrement de l’Etat islamique, la langue arabe n’a pas été préservée avec soin, sinon au cœur de petites mosquées où les garçons seuls étaient invités à se rendre.Et si une fille s’en approchait, elle en était chassée et punie sévèrement par l’homme de la famille. On voit ici les dégâts que peut faire l’absence d’une autorité qui, seule peut tempérer la mentalité populaire qui a toujours un côté primaire et est influencée par la perception subjective des relations interindividuelles.

En réécoutant avec ma nouvelle perception des choses et donc plus sensible au déroulement des événements antérieurs à ma naissance, je me suis rendue compte que rien dans la vie n’est le fruit du hasard et vous allez comprendre mon idée quand je vous dévoile le titre de ce petit chapitre que je vais ouvrir sur mes antécédents.

L’histoire de mon pays d’origine

L’histoire est jonchée de cadavres… celui des peuples fiers et courageux déterminés à se libérer du joug de l’oppresseur. Le Maroc est un pays très convoité par les conquérants de tous bords à cause de son emplacement géographique : à cheval sur l’Océan Atlantique et la Mer Méditerranée, et qui plus est, la porte du continent Africain ; de quoi éveiller les envies…

On ne peut pas faire l’impasse sur l’occupation musulmane qui à l’origine, a été motivée par la nécessité de répandre la religion islamique. Mais si on relit l’histoire de la conquête musulmane, toutes les invasions sont synonymes de destructions et de souffrances, sauf celles menées par les “purs”, les premiers musulmans que l’appât du butin attirait moins que la notion de Jihad qui accompagnait cette conquête parce qu’elle était revêtue de l’odeur du Paradis.

En voulant conquérir les peuples par la force, les premiers musulmans ne perdaient pas de vue la motivation impérieuse : transmettre la Loi coranique et propager une morale favorisant l’épanouissement de la société et donc des individus et réprimant les injustices où le fort domine le faible.

D’après les récits historiques, les guerriers arabes ne tuaient pas les soldats ennemis des premiers rangs, car ils savaient qu’ils étaient des victimes, des esclaves placés pour prendre les mauvais coups, et ils leur proposaient la vie sauve en échange de leur témoignage à l’Unicité divine, et sans contrainte, comme les professeurs de cours d’histoire, à l’école avaient tenté de le graver dans mon esprit. Par après, devant le haut degré d’humanité dont faisait preuve les vainqueurs, toute la population adoptait l’Islam pour règle de vie et de gouvernement. C’est ainsi que le monde musulman s’est propagé rapidement. Comme exemple de cette conduite magnanime du conquérant musulman – le célèbre Kurde “Saladin” (Salah din) – nous avons l’histoire racontée par les Arabes des guerres menées par les croisés et leurs débordements. (Salaheddine El Ayoubi, 1138-1191), qui libéra l’Orient de la longue emprise des Croisés et mit fin à ce désespoir mortel qui s’était emparé des masses trahies par leurs dirigeants. (méditation d’un musulman sincère, Dr. Salaheddine Kechrid, pharmacien biologiste).

Mais l’histoire n’est pas peuplée que de saints hommes et les choses évoluent selon les retournements de situation et les prises de leadership à l’intérieur des groupes ethniques ; c’est ainsi que les berbères se sont un moment désolidarisés du pouvoir central et ont formé un groupe rebelle en 739, influencé par les Kharidjites, connu pour son rigorisme religieux et qui avait posé des problèmes au quatrième calife, Ali. Quand le calife voulut parlementer avec son adversaire, Mohawiya, pour tenter de résoudre le conflit de manière pacifique au lieu de s’entretuer entre gens de même confession, certains avaient protesté en suggérant qu’il suffisait de brandir le Coran. Evidemment la proposition était insensée et le calife prit sur lui de leur expliquer que le Coran est un outil sur lequel on s’appuie pour résoudre les conflits mais qu’il n’est qu’un livre et qu’il n’est pas en lui-même doué de pouvoir magiques ; courroucés, ils “sortirent” de la communauté d’ou leur nom les Kharidjites qui signifie les sortants et ils constituèrent une secte appliquant la religion islamique de façon tout à fait bornée, tuant férocement les sympathisants d’ Ali qu’ils croisaient sur leur chemin.

C’est à peu près ainsi que l’Islam s’installa dans le pays, et les Berbères du Rif marocain ont donc subi l’influence, bien qu’éphémère, de ces musulmans rigoristes qu’étaient les Kharidjites.

Cela lève un voile sur les traditions véhiculées par mon père qui sont à l’origine du conflit avec ma famille et qui faillit aboutir à ma perte car elles heurtaient trop mon caractère entier et exigeant. Il est bon de rappeler que le peuple marocain supporta après eux une dynastie à caractère chiite, les Idrissides, des alides, tout aussi intransigeants, mais ensuite un gouvernement plus souple leur succéda : les Almoravides, qui unifièrent le Maghreb et l’Andalousie et à l’origine, avec le gouvernement des Almohades, de la splendeur musulmane qui brilla en Andalousie et ce jusqu’en 1415. Au niveau du pouvoir aussi le gouvernement de l’époque est un modèle que le système démocratique occidental peut saluer. Le sultanat du Maroc n’a pas un caractère héréditaire, ce sont les oulémas, sages religieux, nantis de l’esprit islamique issus du Coran dont on reconnaît l’origine strictement divine, n’en déplaise aux chicaneurs intellectuels occidentaux qui s’ingénient à dévaloriser le sentiment religieux pour permettre une liberté maximale et par là même les sociétés marchandes, les capitalistes, dont la survie dépend de la vente de leurs produits. Ils vont réussir quand le Maroc tombera sous l’autorité des Occidentaux dont les prémices sont les incursions portugaises et espagnoles du 15ème siècle. L’apogée de cette occupation, c’est le 19ème siècle, avec la révolution industrielle, quand les Européens, cherchant des matières premières et des marchés, envahissent littéralement toute la région du Maghreb et le découpent en Etats.

Mes racines

L’histoire contemporaine de ma famille commence en l’an 1926 avec la naissance de mon père. Il était nanti d’un héritage de quelques terres et de bétails et aurait pu couler des jours paisibles si l’époque colonialiste dont je parlais plus haut n’avait commencé à se manifester avec l’occupation espagnole. C’est justement au Maroc que le Général Franco, de sinistre mémoire, se distingua, j’ai envie de dire, “se fit les dents”. Il retournera en Espagne imbu de son auréole de bon général qui lui permit de légitimer sa prise de pouvoir dictatoriale à la tête d’un mouvement nationaliste en 1936 et de peser de tout son poids autoritaire et répressif sur une Espagne soumise et de faire profiter de cette dictature la partie du Maroc qu’il avait conquise et dont il était devenu le chef suprême ou “Caudillo”, titre dont il se revêtit comme une exception (comme Mussolini, en Italie quand il prit le titre de Duce), mot qui a la même signification.

Il faut comprendre que le peuple marocain à l’époque vivait très mal cette occupation qu’il ressentait comme une humiliation. En effet, jusqu’à présent le Maroc était le théâtre de tentatives de leadership qui restaient toujours dans le cadre de la communauté musulmane. Les sultanats se succédaient mais ils étaient soumis à une allégeance du conseil des oulémas. Le problème a peut-être son origine dans l’appétit colonialiste des puissances étrangères qui s’est réveillé à un moment où le Maroc n’était pas gouverné par un pouvoir fort comme l’avait été, par exemple celui de Youssef ibn Tachfin, qui avait fait la conquête du Maroc en partant de la Mauritanie et en l’unifiant avec le Sénégal, la Kabilie et Madrid et en fondant la ville de Marrakech. L’Europe est prise d’une frénésie de conquête motivée par la nécessité d’ouvrir des marchés devant son essor industriel et de s’approprier les denrées des pays colonisés : conquistadors espagnols et portugais se sont entraînés sur les musulmans arabes du Maghreb comme les Croisés au Moyen Orient, avec la même hargne, avant de poursuivre sur les Indiens d’Amérique dont la non-appartenance à la religion chrétienne justifiait à leurs yeux l’appropriation et l’exploitation de leurs terres…décidément la Croisade n’est pas un vain mot, c’est un sacerdoce pour tout chrétien qui a quelque appétit de conquête car il est un excellent prétexte !

Enfin bref, les musulmans eux ne s’y trompent pas et depuis l’incursion portugaise et espagnole du 15ème siècle qui voit le Maroc et plus généralement le Maghreb spolié dans ses richesses (les Européens entassent dans leurs navires les marchandises des caravanes en provenance du Sud : gomme, laine, cuir, mais aussi or du Soudan, l’ivoire, ainsi que de la provision humaine : les esclaves noirs du Sénégal !!!), la communauté marocaine se sent violée par les colonialistes (v. le livre de Gilles Perrault). Les religieux poussent un cri d’alarme car ilscomprennent mieux que quiconque le danger d’une atteinte à caractère religieux de ce genre de conquête, mais ils sont encore loin de leur prévision. Ils ne peuvent imaginer que le 19ème siècle, avec son incroyable essor matériel – par la révolution industrielle – va éveiller la concupiscence des nantis de la planète : les Européens.

Et c’est ainsi que les puissances européennes (Angleterre, France et Espagne) obligent les sultants à ouvrir le pays à leurs produits. Le Sultant Mulay Abderrahmane et sa famille au pouvoir depuis deux siècles tentent de protéger le pays en élevant un barrage douanier.

L’Europe fait pression pour le casser et impose des traités qui l’avantage. Ainsi elle met un système de protection aux étrangers résidant au Maroc(ils étaient déjà 9000 en 1894 !) Ceux-ci sont tout simplement exemptés de payer les impôts, sans compter qu’ils échappent à la justice marocaine. Pour couronner le tout, les firmes s’installent et les colons achètent les meilleures terres. Comme l’explique Gilles Perrault, ce n’est pas la force qui va conquérir le Maroc dans un premier temps (19ème siècle) mais… l’argent du Capitalisme “par un processus ingénieux qui respecte les apparences” (p. 14). C’est lui qui est le garant de son asservissement : c’est la morale du CAPITALISME !!!

Et en plus, si le dirigeant indigène manque de conscience, pour satisfaire ses propres intérêts sans souci de la bonne marche du pays qui est sous sa responsabilité, cela donne un sultan vénal, au makhzen qui ruine le trésor public et jette le pays en pâture aux banques européennes qui le renflouent sous des conditions d’intérêts énormes pour aider au remboursement de la dette. La France propose comme par hasard un compromis habile. Elle obtient le contrôle des douanes, dont elle soustrait pour elle une partie, et pour être sûr que ça marche, investit dans l’amélioration des transports et faire construire par ses ingénieurs un chemin de fer, en plus de l’amélioration du port de Casa – Blanca… Hélas un cimetière vient se mettre en travers de la voie ferrée. Aucune importance, les ingénieurs poursuivent leur tâche… le progrès avant tout, c’est la morale du matérialisme capitaliste et je m’interroge : quand des skin-heads adolescents en mal de vivre, saccagent un cimetière (juif) à Carcassonne en France en 1990, pourquoi le Président de la République française s’est-il déplacé devant cette profanation, et pourquoi à cette époque, c’est à la population marocaine soulevée par une émeute bien compréhensible, devant ce qu’elle considère comme une violation à son égard, que le gouvernement français envoie son armée pour réprimer.

Pourquoi cet étalage de force ? Je vous le demande. Ne valait-il pas mieux alors faire preuve de compréhension ou du moins de légitimes excuses ?! Non !!! A cette époque en tout cas, on ne discute pas avec le peuple que l’on veut soumis… au contraire tout est prétexte pour asseoir un peu plus sa puissance et cette misérable mascarade est la porte ouverte à la main mise étrangère sur le pays maghrébin : on oblige le sultan – le successeur d’AbdelAziz, le père de Mohamed V – à demander l’aide de l’armée française, autant dire accepter de se livrer pieds et points liés, mais que peut-il faire d’autre ? C’est ainsi que le célèbre Maréchal Lyautey fera son entrée comme résident dans mon pays d’origine. Les vautours le dépècent et l’Espagne prend ainsi une part, le Rif, terre natale de mes parents, nous sommes en 1912…

Après cela l’histoire française n’est pas très bavarde, et pourtant il se passe quelque chose de très important pour le peuple marocain et son histoire, un événement qui lui permet de relever la tête et de damer le pion à tous ceux qui lui jette un regard méprisant réservé aux gens qui n’auraient pas d’autre destinée que de servir les autres et se soumettre. Le Rif se soulève contre l’occupant espagnol. Une figure vient porter de l’ombre, pendant cinq ans, au portrait du Maréchal : ABDEL KARIM. Ce petit fonctionnaire (héros de mon imaginaire de petite fille), dans l’administration espagnole se découvre une âme de guerrier et soulève la montagne contre l’occupant, il réussit une chose extraordinaire : il instaure une république qu’il appellera “la République islamique du Rif” en 1923. La suite est prévisible quand on a compris l’enjeu que représente, pour les non -musulmans, l’établissement d’un Etat qui inscrit l’Islam dans son code de loi. D’ailleurs le Maréchal Lyautey l’exprime à haute voix : “Rien ne pourrait être pire pour notre régime que l’établissement – si près de Fès – d’un Etat musulman et indépendant”…

Adieu l’autorité des banques… Abdel Karim se comporte comme un gouvernant intelligent et moderne, rien de chauvin ni d’étriqué, capable de subsister par lui-même. Nous sommes donc en 1926, époque du sultanat de Moulay Hafed qui est rapidement invité (contre dédommagement) à laisser le sultanat à son frère Moulay Youssef le grand père du futur Hassan 2, qui est celui qui accueillit à bras ouvert les troupes du Maréchal Pétain, venues en renfort pour mater la rébellion berbère de Abdel Karim : “débarrassez-nous de ce rebelle…”, une résistance qui se poursuivra bien au delà de sa présence personnelle (car Abdel Karim sera attrapé et emprisonné sur l’île de la Réunion dont il s’évadera pour finir ses jours en Egypte) et les colonisateurs concernés ont eu tellement honte d’avoir été vaincu par une poignée d’individus mal armés et mal vêtus qu’ils ont occulté tout simplement cet épisode honteux.

Ils sont arrivés à deux puissances, avec leur artillerie lourde et leur nombre considérable (72.500 plus 100.000 Espagnols) contre une poignée de 30.000 hommes armés de pauvre fusils. La résistance se poursuivra ainsi pendant 25 longues années… CHAPEAU !!! C’est le moment d’ouvrir une parenthèse sur le rôle joué par les femmes berbères dans cette guerre que Hô Chi Minh et Mao Zedong citeront comme modèle incontournable des guerres révolutionnaires modernes (p. 15). Nous n’avons pas à faire ici à l’image de la femme marocaine reléguée dans sa cuisine et occupée à touiller un succulent “tadjinne aux pruneaux”, mais à la courageuse berbère des montagnes aguerrie par une existence rude ; elle ramasse les fusils des combattants tombés et à l’image de ses compagnons décidés à mourir l’arme à la main et à ne pas se rendre, ouvre à son tour le feu sur les assaillants. Elle a eu sans doute une meilleure fin que ses compagnes prises comme otages avec leurs enfants quand les vainqueurs entameront les représailles. Le Maroc est sous protectorat français, mais la zone dont dépend mon grand-père est sous autorité espagnole, donc de Franco. Le peuple, devant l’impuissance du sultanat organise lui-même sa résistance face à la spoliation dont il est victime, et qui attend du gouvernement une réaction allant dans son sens, au lieu de toujours aller dans le sens des Européens. Il faut savoir que les colons occupent les meilleures terres avec la complicité des collaborateurs qui touchent leurs avantages. Mon grand-père paternel n’hésite pas et rejoint la résistance marocaine… C’est ainsi qu’il tombe sous les balles… assassiné par les colons !

Ma grand-mère n’a pas d’autre solution que de fuir et d’abandonner sa résidence. Elle prend ses deux enfants et tente de trouver secours dans une famille en tapant aux portes. En vain, son fils, mon père alors jeune adolescent, comprend que sa présence indispose les gens. Il se résout à s’éloigner pour permettre à sa maman et à sa petite sœur de trouver refuge dans une famille au lieu de rester dehors, en proie à tous les dangers. Mais ma grand-mère meurt d’inquiétude, s’il tombe aux mains des ennemis, espagnols ou, pire, collaborateurs. Il risquait d’être maltraité et n’y tenant plus, elle décide de partir à sa recherche et finit par le découvrir…caché dans un tonneau ! C’était astucieux ! Il avait élu domicile dans cette cachette tremblant de froid et de peur, et sa courageuse maman décida que désormais la famille resterait unie. Elle entreprit vaillamment la longue route interminable et semée d’embûches à travers les montagnes du Rif qui les conduisit à … Tanger. C’était dire adieu au genre de vie qu’ils avaient connus jusqu’à ce jour dans leur jolie maison et connaître, comme un avant-goût de ce qu’ils allaient découvrir quelques années après, la vie d’immigrés. Ma grand-mère encore toute jeune trouva une petite maison et gagna sa vie en faisant les ménages. Ses deux enfants atteignent l’âge adulte et elle peut marier sa fille, ma tante, avant de mourir épuisée par toutes ses épreuves, en ayant eu à peine le temps d’embrasser ses deux petits enfants. C’est alors que son fils, mon père, jeune homme de 18 ans seulement, prit en charge le reste de la famille car sa sœur à peine mariée se retrouvait déjà veuve, nantie de deux orphelins qui moururent très peu de temps après. Mon père ne lâchera jamais sa sœur, qu’il chérira tout au long de sa vie, ils resteront unis… pour toujours !

Ce genre de comportement dépasse l’entendement des Occidentaux dont les valeurs religieuses sont depuis longtemps reléguées aux oubliettes, faisant seulement partie du folklore. Mais pour des Musulmans – surtout les Berbères fortement attachés à leurs traditions – se marier protège des conduites sexuelles hors mariage et les jeunes aspirent tous à fonder une famille. Mon père trouva une autre orpheline comme lui qui avait perdu ses deux parents et qui était très belle, cette jeune fille, ma future maman pour ne pas la nommer, était originaire du Rif comme lui, et comme lui, avait traversé à pied les montagnes dans le froid rigoureux de l’hiver avec sa maman devenue veuve et séparée de ses deux fils et de ses deux autres filles qu’elle avait mariées auparavant… trop pauvre pour pouvoir les assumer. Ma grand-mère maternelle donc, avant de mourir à son tour avait eu le temps de placer judicieusement sa fille dans une famille arabe à Tanger (là où elles étaient venues tenter leur chance). Celle-ci la considéra comme sa propre fille et se mit en quête, pour elle d’un bon mari… mon futur PAPA !!!

Leur histoire présente un autre point commun que la présence de leurs mères respectives à Tanger, fuyant leurs villages car devenues veuves et devant trouver un coin pour nourrir leurs progénitures quand les conditions misérables des berbères ne leur permettaient pas de nourrir des bouches supplémentaires et que l’occupation étrangère devenait un danger pour les éléments féminins dépourvus de protection masculine. L’autre point commun, essentiel, se sont les circonstances de la mort de leur époux respectif, tombés sous les balles de l’occupant. Oui, mon grand-père maternel dont je suis très fière était lui aussi un “MOUJAHED”. Il s’engagea dans la résistance marocaine contre l’occupation espagnole. Il est triste de constater que tout colonisateur réussit d’autant mieux qu’il produit des satellites qui trouvent auprès de lui un profit confortable, et triste aussi de constater que l’expression de “plus royaliste que le roi” concerne les individus qui collaborent avec l’occupant en déployant un zèle que toute civilisation qualifie d’abject. Cela a été le cas dans la guerre mondiale pour les Français et aussi pour l’Espagne écrasée par le dictateur fasciste Franco, qui va avoir la main mise sur le Maroc, selon le processus de dépeçage que j’ai dénoncé plus haut. Mon cher grand-père fut une victime de ces collaborateurs quand il se retrouva seul face à l’ennemi, le reste des maquisards ayant pris la fuite. Il affronta tout seul l’armée ennemie et ne put résister bien longtemps, criblé de balles… assassiné lui aussi par l’occupant. En train d’agoniser, sous l’œil impitoyable de ses ennemis prêts à l’achever, son propre cousin présent parmi les traîtres s’y opposa et les exhorta à le laisser mourir par lui. Son cousin attendit que Dieu le rappela à Lui et il l’enterra de ses propres mains. Longtemps je me suis interrogée sur la finalité de son acte, et j’en ai déduit que tout traître qu’il était, il a eu un cas de conscience et a voulu ainsi lui éviter d’être achevé comme un animal, avec toute la haine et le mépris que cela évoque et peut-être aussi de mourir comme un musulman en récitant la “chahada”, car le Prophète (ça) nous a enseigné que celui qui meurt en prononçant “Il n’y a qu’un dieu c’est Dieu (Allah) et Mohamed est Son Prophète” se voit ouvrir les portes du Paradis. Il nous a recommandé d’aider la personne arrivée à la fin de ses jours à prononcer cette phrase, afin qu’elle meure musulmane. “Musulman”, un mot donné par notre père Ibrahim en héritage, qui signifie soumission au Dieu Unique. C’est le contrat fait par l’individu avec son Créateur lors de sa conception et qu’il réaffirme à l’heure de sa mort : “Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes la responsabilité (de porter les charges de faire le bien et d’éviter le mal). Ils ont refusé de la porter et en ont eu peur, alors que l’homme s’en est chargé ; car il est très injuste (envers lui-même) et très ignorant.” S 33,V 72.

J’aimerai ici faire une remarque pour clarifier les valeurs selon la conception de chaque individu pour que la communication puisse s’établir sans fausse interprétation. Quand un mécréant meurt pour “l’honneur de la patrie” aux mains de l’ennemi, il est honoré ainsi que sa mémoire pendant de nombreuses années, c’est la récompense de l’ici- bas auquel le sacrifié n’est malheureusement pas sensible puisque c’est une récompense post mortem, mais pourtant beaucoup sont prêts à sacrifier leur vie alors que l’orgueil est le mobile de leur acte. Ils ne se rendent pas compte qu’après la fin de leur vie terrestre de quelques dizaines d’années, l’Au-delà prend le relais et cette fois il ne concerne non pas quelques dizaines d’années mais… l’Eternité ! La vie non-stop au Paradis ou en… Enfer. Mais le musulman qui tombe peut le faire lui aussi pour l’honneur de son nom et de sa patrie, ou même mieux, seulement pour sauver sa famille, il meurt quand même “Moujaheed” honoré ici-bas pour son courage mais aussi, si Dieu le veut dans l’Au-delà, récompensé par le Paradis s’il le fait pour la gloire d’Allah en combattant l’envahisseur mécréant qui veut lui imposer ses lois et bafouer les lois divines, inscrites dans le Livre (le Coran). Il meurt alors “fi sabilillah” “dans l’effort sur le chemin d’Allah” et rêve aux délices du Paradis, car Allah tient ses promesses. Il ouvre les portes du Paradis au martyr et, récompense suprême, Il lui montre Son Visage.

En était-il conscient mon grand-père ? C’est plus que probable, sinon pourquoi aurait-il préféré affronter l’ennemi tout seul, assuré d’une mort imminente au lieu de s’enfuir avec ses amis ou au contraire de choisir de “tourner sa veste” et de collaborer avec l’ennemi comme son cousin.

L’Ici-bas ou l’Au-delà, c’est la question qui soutient la main du combattant et l’empêche de reculer face au danger. Lorsque j’ai entendu la narration de cette histoire, je ne savais pas alors qu’elle se répèterait et que cette fois, les acteurs, ce seraient moi-même, moi et… mon mari…comme en héritage idéologique.

Une troublante similitude : le destin parallèle de mes parent

La vie à Tanger était plus que modeste et mon père avait la nostalgie de son enfance et de ses années insouciantes au milieu des orangers et des amandiers où se déroulaient d’interminables parties de “cache-cache”, cette odeur forte des moutons quand il accompagnait le berger pour les garder. Le sacrifice du mouton de l’Aïd el Kabir avec la fête mémorable était l’occasion de réunir non seulement la famille, mais aussi tout le village. Les pauvres étaient ce jour-là à l’honneur, les bienvenus, car la présence de Dieu et pour certains, le regard de la communauté, rendait le plus avare débordant de prodigalité et…de bonne humeur ! A ces souvenirs le regard de mon père se voilait de tristesse en regardant sa progéniture. Maintenant c’était eux les pauvres, mais ils n’étaient pas les membres honorifiques, le cadeau que Dieu envoie aux plus riches pour leur donner l’occasion de Lui manifester la reconnaissance pour les dons qu’il leur a fait.

L’arrivée des Espagnols et la mort de mon grand-père avait changé le décor comme un mauvais film et les regrets ne servaient à rien si ce n’est à puiser une deuxième force pour se sortir de cette infortune. Mon père, mû par la nécessité de nourrir sa famille et par le secret espoir de retrouver quelque chose de son enfance, résolut un beau jour de mettre fin à cette vie de misère et d’offrir un avenir meilleur à ses enfants et à sa douce compagne qu’il chérissait tendrement. Celle-ci avait été durement éprouvée par la répétition de grossesses avortées jusqu’à ce que la Miséricorde divine mette fin à ses épreuves et lui fasse cadeau d’une jolie petite Fatima.

Si l’absence d’héritier mâle est toujours mal vécue par le peuple arabe de la même façon qu’elle l’était en Occident, cela n’a pas été le cas dans ma famille. L’essentiel pour eux était d’avoir des enfants en bonne santé. Sachant que seul ALLAH décide de sa création.

Nous en trouvons même une trace dans le Livre sacré mais c’est justement pour les dénoncer, d’une part quand ALLAH dit au Prophète de ne pas être contrarié par les moqueries de ses ennemis qui font allusion au fait qu’il n’a pas de descendance mâle : “Nous t’avons donné le fleuve kawthar (l’abondance) alors prie ton Seigneur et sacrifie (égorge le mouton pour donner en aumône) celui qui te hait, c’est lui l’infirme (sans postérité)” ; d’autre part, Il fait dire par la bouche de Son messager, que “celui qui a deux filles et les éduque convenablement a une place enviée au Paradis."

Hélas, ce moment de bonheur a été rapidement assombri par une autre épreuve ; Mohamed, le bébé, ne vivra pas au delà de dix-huit mois. Mais rapidement un autre bébé vint panser cette plaie, car c’est Ahmed qui succèdera, mon frère aîné, ensuite mon cher frère Mustapha, décédé à l’âge de 37 ans, emporté par une leucémie, puisse ALLAH lui faire miséricorde, Amin ! Enfin je naquis, et un garçon suivra ma naissance mon frère Mohamed-Sadèk, qui a reçu le nom du premier garçon, en souvenir comme une plaie ouverte qu’il fallait refermer. Ma mère ne sortira pas complètement indemne de tous ces deuils car sa santé s’est fragilisée, me permettant de lui manifester mon amour filial en l’entourant de petits soins quand Dieu me le permet. En écrivant ces lignes, je me rends compte que les épreuves subies par mes parents semblent tout droit sorties des films mettant en scène des gens du tiers-monde et cela ne s’arrête pas là, tout comme dans les films, car l’instinct de survie donne à mes parents l’élan nécessaire pour prendre en main leur avenir avec détermination ; en 1963, mon père décide de tirer un trait sur ses difficultés et ses deuils et de tenter sa chance vers l’Eldorado européen.

CHAPITRE 2

Le départ vers la Belgique

La Belgique avait conclu avec le Maroc un contrat d’échange économique, à savoir une maind’œuvre avec des avantages pour celle-ci. Le même accord avait été conclu entre la France et l’Algérie.

C’est donc en Belgique que mon père se rend et il y trouve rapidement du travail comme “marteau-piqueur”, le mot étant tiré du langage populaire – entendez par là l’ouvrier spécialisé qui s’occupe de manipuler le lourd “marteau-piqueur” – une machine difficile à manipuler qui creuse les roches, pour par exemple, fabriquer des trottoirs. Cet emploi est exclusivement réservé aux travailleurs venu du tiers-monde, et ce dans tous les pays où la population autochtone est suffisamment pourvue pour dédaigner, et même mépriser les travaux trop durs et dangereux (NB : les Italiens, dont le passé de travailleurs immigrés a été immortalisé dans un endroit souvenir : “la Cantine des Travailleurs Italiens” – reportage sur RTBF dans le JT de 22H30 du 22 juin 2002 – ces Européens sont membres d’un pays riche et n’acceptent plus ce genre d’emploi pénible), ainsi le travail de “marteau-piqueur” nécessite une certaine endurance pour affronter les vibrations de l’outil quand il perce l’asphalte ou les roches. Mais l’être humain, de nature ingrat, au lieu de manifester de la reconnaissance à celui qui se dévoue pour son confort, cultive des sentiments négatifs de racisme et de discrimination pour bien marquer son mépris. Et c’est ainsi que le nom de l’objet est devenu comme une étiquette collée à la peau de l’ouvrier (et il n’est même pas cité dans le Larousse comme une expression familière, preuve qu’il n’est pas reconnu par l’Académie française).

C’est sans doute pour effacer ces discriminations sociales que l’idéologie marxiste a connu un si grand succès à ses débuts – avant qu’elle ne montre ses limites et son défaut essentiel : l’absence d’une autorité transcendante à l’autorité humaine – elle prônait en effet l’égalité de traitement et abolissait les différences d’ordre social basés sur des valeurs de supériorité subjectives (naissance, diplôme, richesse …) qui engendrait des injustices et que les penseurs de toutes les époques ont toujours dénoncées ; mais c’était oublier que la loi humaine de base c’est la loi du plus fort et de la satisfaction de l’égoïsme et que seule la référence à une autorité transcendante à l’homme peut contrôler ; là s’est révélé les limites de l’idéologie marxiste : le refus du divin comme référence humaine était la manifestation de l’orgueil le plus condamnable devant Dieu. Se croire égal à Lui au point de se passer de sa présence, alors que c’est Lui qui nous a créé ; les limites de l’idéologie marxiste : ne pas en avoir.

Non seulement on nie le rôle divin, mais en plus on veut l’effacer, par la force, du cœur de l’individu. Il lui est interdit de prier ! On nie même l’origine de l’homme qui viendrait de nulle part. Quelle absurdité ! La matière qui n’a pas d’intelligence se met tout d’un coup à faire de savants calculs mathématiques pour créer l’univers et le cerveau humain ; ah ! oui ! on ne résiste pas à lui donner une existence plus concrète en la nommant “dame nature” ; de qui se moque-t-on ?… Des enfants, pour commencer, que l’on condamne à avaler des théories toutes faites comme vérités incontournables, pour les réfuter à la génération suivante.

Heureusement l’intérêt du 20ème siècle est d’avoir accéléré le temps – temps de déplacement mais aussi temps d’existence et on ne reste pas trop longtemps sur les mêmes erreurs. Ceci me rappelle que le Prophète nous avait expliqué qu’il était dans sa connaissance que plus on approcherait de la fin de l’existence terrestre et plus le temps allait se raccourcir. Et il est exactque le temps sous toutes ses formes va en diminuant : temps de transport (on met un jour à faire mille kilomètres au lieu d’un mois autrefois), temps dans l’arrivée des événements : il s’est passé plus de choses dans ce siècle que dans plusieurs siècles à la fois ; temps dans la perception aussi : l’impression que le temps file sans qu’on s’en rende compte… mais ceci est un jugement subjectif et je me contente de le faire partager.

Rassuré sur son avenir économique, mon père décide de regrouper sa petite famille, un an plus tard, en 1964. C’était urgent, car elle était livrée à son sort vu l’absence de grands-parents, tous décédés, et que les quelques parents qui leur restent étaient bien trop pauvres pour les assister.

Habituée maintenant à la précarité, ma mère ne manifeste pas trop sa déception trouvant comme logement un misérable deux pièces dans un sous-sol dont l’Etat belge avait gratifié son travailleur immigré (il faut savoir que les propriétaires des maisons en Belgique, une fois leurs enfants mariés, louent même leur cave) et les deux parents se logent ici avec leurs cinq enfants.

J’avoue que je suis choquée maintenant de voir comment l’Etat belge a remercié des hommes comme mon père, qui ont reconstruit la Belgique !

Malgré cela, nous les enfants, seulement préoccupés par nos jeux, nous passions une enfance agréable, surveillés attentivement par nos parents qui nous emmenaient en promenade dans un des jolis parcs de Bruxelles. Ma mère encore sous l’emprise des coutumes marocaines de l’époque, vêtue de sa jolie djellaba et le visage dissimulé par un nikab et un foulard, ne sortait qu’accompagnée de mon père. Celui-ci était d’ailleurs un papa et un mari prévenant, attentif à nous satisfaire régulièrement par des sorties dominicales qui nous comblaient car à l’époque, l’univers des enfants ne comptait pas encore tous les gadgets des loisirs actuels et la sérénité était le lot de notre petite famille nucléaire qui n’avait l’inconvénient pour mes parents d’origine tribale, que de restreindre son champ relationnel. La générosité marocaine, berbère ou arabe se satisfait peu d’une telle limite imposée à son mode de vie, et il faudra attendre une génération pour que les familles immigrées commencent à se regrouper et recréent une communauté à l’image de leur famille indigène avec laquelle elles ne reprennent contact qu’à l’occasion de trop courts séjours occasionnels.

Cependant, ces séjours vont devenir rapidement systématiques avec les vacances estivales grâce à l’augmentation du niveau de vie acquis par le travail intensif de toute la famille ; car les femmes, unissant leurs efforts à celui de leur mari rejoignent la troupe du personnel d’entretien (comme l’avait fait ma grand-mère à Tanger quand elle avait dû subvenir aux besoins de ses enfants devenus orphelins). Ce travail féminin permet donc aux familles immigrées de se loger de façon plus convenable que ne l’avaient été mes parents.

Je tiens à signaler ici que ma mère n’a jamais travaillé à l’extérieur car mon père préférait faire des heures supplémentaires, trop fier pour l’envoyer nettoyer chez les autres, en tout cas c’est ce qu’il me disait. D’autant plus que, malgré l’effort du Gouvernement belge de loger les familles dans des logements sociaux, la plupart des immigrés qui n’ont pas la chance d’avoir obtenu un logement social, ont des difficultés à trouver un propriétaire belge enclin à leur céder une location, le facteur xénophobe jouant ici un rôle incontestable. Mais j’ai des scrupules à leur envoyer la pierre quand je constate que certains propriétaires marocains ont la même attitude ! Donc il ne reste plus aux immigrés qu’à assurer eux-mêmes leur maison en devenant propriétaires, ce qui devient possible grâce au système bancaire qui garantit des prêts à intérêts… et la boucle est bouclée !

Alors l’immigré rentre dans le système capitaliste de consommation. L’argent qu’il a gagné, en participant à la construction de l’Etat belge, est remis en circulation et permet ainsi aux banques de fonctionner pour… accroître le pouvoir capitaliste de… l’EUROPE ! On comprend mieux maintenant, l’enjeu que représente pour des capitalistes l’instauration d’un gouvernement islamique qui, en appliquant strictement la Chari’a, la Loi islamique, va bloquer ce processus de prêt à intérêt, ce qu’il désigne sous le nom de “Riba”. Ainsi le perspicace Maréchal Lyautey avait soupçonné ce danger quand il prononce la fameuse phrase en voyant Abdel Karim instaurer une république islamique en 1923 (la république du Rif) : “rien ne pourrait être pire pour notre régime que l’établissement d’un Etat musulman et indépendant” ; il doit être rassuré aujourd’hui dans sa tombe (!). Pour ceux qui ne le savent pas, voici l’interdiction du prêt à intérêt dans le Coran : “Ceux qui mangent (pratiquent) de l’intérêt usuraire ne se tiennent (au jour du Jugement dernier) que comme se tient celui que le toucher de Satan a bouleversé. Cela parce qu’ils disent : “le commerce est tout à fait comme l’intérêt”. Alors qu’ALLAH a rendu licite le commerce, et illicite l’intérêt. Celui, donc, qui cesse dès que lui est venue une exhortation de son Seigneur, peut conserver ce qu’il a acquit auparavant ; et son affaire dépend d’ALLAH. Mais qui récidive…alors les voilà, les gens du Feu ! Ils y demeureront éternellement.

ALLAH anéantit l’intérêt usuraire et fait fructifier les aumônes. Et ALLAH n’aime pas le mécréant pécheur.

Ceux qui ont la foi, ont fait de bonnes œuvres, accompli la Salat et acquitté la Zakat, auront certes leur récompense auprès de leur Seigneur. Pas de crainte pour eux, et ils ne seront point affligés. Ô les croyants ! Craignez ALLAH ; et renoncez au reliquat de l’intérêt usuraire, si vous êtes croyants. Et si vous ne le faites pas, alors recevez l’annonce d’une guerre de la part d’ALLAH et de Son messager. Et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux. Vous ne lèserez personne, et vous ne serez point lésés. A celui qui est dans la gêne, accordez un sursis jusqu’à qu’il soit dans l’aisance. Mais il est mieux pour vous de faire remise de la dette par charité ! Si vous saviez !” S 2, V 275 à 280.

Dans ma famille, une nouvelle naissance est attendue avec impatience ; mais loin d’être la consécration d’une intégration dans le pays d’accueil, il est l’occasion pour ma mère de renouer avec son pays d’origine qu’elle n’a pas encore revu. En effet mes parents décident d’un commun accord que la naissance ne se fera pas dans ce pays. Entendez par là une allusion à la différence culturelle et comportementale qui fait que les institutions qui gèrent la vie sociale à cette époque (35 ans), n’ont pas pris en compte la différence culturelle des populations qu’elles n’ont pas encore projeté d’intégrer, car pour elles cette population de nécessaire au départ, est censée être de passage et partir dès que le contrat sera terminé…

Il n’y a que des inconscients ou des tricheurs pour élaborer de telles idées !

L’immigration a une dimension complexe qui a été très mal étudiée parce qu’elle a subi les manipulations égoïstes des marchands : il s’agit d’êtres humains et on a voulu traiter ce phénomène comme si on avait affaire à des robots ! L’être humain n’est pas une entité individuelle. C’est un être social qui a besoin de sa famille pour vivre. C’est aussi une partie de la société qui l’a vu naître et il est porteur des attentes de cette société. Il a une culture d’origine et vouloir lui faire accepter la culture du pays d’accueil par force en niant la sienne est une véritable gageure ! L’assimilation comme projet social, c’est à dire le fait de gommer toute différence culturelle et nier les coutumes de la population immigrée, est un défi au bon sens, mais grâce à Dieu les Etats démocratiques ont fini par gérer correctement ce paramètre pour le remplacer par celui d’une intégration “éclairée”.

Le problème auquel étaient confrontés mes parents était l’attitude du personnel médical, à l’époque, les médecins estimaient qu’ils étaient maîtres sur leur terrain et ne prenaient pas en compte les divergences de la population qu’ils soignaient. Nous sommes à une époque où la remise en question des tabous semble être l’apanage d’une société “civilisée” et dès qu’une interdiction morale est levée, les intellectuels le crient haut et fort afin sans doute d’en confirmer le fait. Et si vous n’êtes pas au courant ou même – sacrilège – que vous y êtes opposés, vous êtes regardés avec une condescendance teintée de mépris, catalogué d’ “arriéré” dans tous les sens du mot, donc infériorisé et vous avez du mal alors à faire entendre votre point de vue. A cette époque donc, les femmes étaient accouchées par un médecin homme, il faut comprendre l’agression que cela représentait pour une femme transplantée dans le pays d’accueil sans préparation aucune ; surtout pour ma mère qui continuait à vivre sans sortir de son foyer sinon accompagnée par son mari et le visage voilé.

Ne croyez pas qu’elle était malheureuse en se cachant derrière son voile, elle y trouvait une sorte de protection contre l’étranger inconnu. Mes parents réagirent donc avec bon sens puisque qu’ils n’avaient pas droit au chapitre, ils décidèrent que maman irait mettre au monde le futur bébé au Maroc, ma petite sœur Saïda. Excellente occasion pour ma mère de renouer avec sa famille qu’elle avait quitté depuis si longtemps et revoir ses frères et sœurs.

La politique d’intégration a été heureusement remise à l’ordre du jour, probablement grâce aux enfants d’immigrés, qui étant arrivés tous petits ou même nés dans le pays d’accueil, ne se sentant pas eux des immigrés se considèrent comme faisant partie intégrante du pays ; et c’est avec eux qu’on s’est rendu compte – autant les accueillis que les accueillants – qu’il fallait reconsidérer tout le discours relationnel. Mais cela ne s’est pas fait sans heurt et sans souffrance, il fallait accepter de reprendre à zéro les schémas simplistes et égoïstes que les dirigeants avaient élaborés d’ “assimilation” et de “temporaire” et l’immigré devait accepter de tirer un trait sur ses rêves chimériques de “retour” et de “fortune”.

Il est clair que mon père en faisant ses bagages au Maroc calculait déjà son retour, que les brefs séjours estivaux lui faisaient espérer dans les premiers temps. Rapidement, une réalité s’est imposée à lui : un retour dans une demeure achetée avec ses économies. Probablement que les dirigeants européens calculaient la même chose que lui… Alors que s’est-il passé ?

Aucun n’avait tenu compte du paramètre le plus important : la progéniture ! Et pourtant, n’est-ce pas l’enfant l’avenir de l’homme en tant qu’individu, et l’avenir de la communauté ?

Si la société européenne avait admis depuis le début que la famille immigrée fait partie intégrante de son histoire, elle l’aurait considéré avec déférence et n’aurait pas créé une situation où elle se sent étrangère et rejetée, de ce fait les enfants, dont la logique est qu’ils se sentent partie prenante de la société qui les a vus naître, ne comprennent plus les discours contradictoires qu’on leur tient. Ils ont alors adopté une attitude caractérielle faite d’agressivité ou de conduite inhibée, manifestation de leur désarroi et de leur impuissance à se faire entendre, d’une part par l’entourage familial et d’autre part par l’entourage social.

Evidemment, on peut comprendre qu’une petite fille peut donner l’impression qu’elle s’accommode des contradictions des deux cultures opposées dans lesquelles elle baigne, car l’enfance est un moment où l’individu s’adapte à son environnement. J’évolue dans deux univers diamétralement opposés et je m’en sors tant bien que mal car mon foyer à l’intérieur présente une homogénéité de culture et n’offre pas encore de motifs de conflit pour moi : l’univers berbère : habit, langue, nourriture. L’adolescence et son cortège de questionnement ne permet pas à une situation déséquilibrée de conserver et taire très longtemps ses contradictions. Je suis littéralement hors de moi devant le comportement aberrant de mon père caché derrière son rideau, tandis que sa fille se rend à la piscine, sans le lui dissimuler, vêtue d’un maillot de bain sous ses pantalons. Il est au courant et il ne bronche pas, ainsi il prend sa revanche à l’intérieur de son foyer en exigeant le port de l’habit traditionnel. Ce n’est pas le port d’un foulard en lui-même, comme doivent le penser les Occidentaux choqués de voir les femmes la tête couverte, dissimulant leur chevelure aux yeux des convoitises mâles. Avant, élevée dans leur culture et évoluant au milieu de leur façon de penser, je partageais leur point de vue par mimétisme plus que par conviction.

Quand j’atteignis mes 16 ans, je ne pus contenir davantage ma révolte et je ne demandais qu’à comprendre car j’étais attachée à ma famille et une explication logique m’aurait satisfaite.

Finalement, je crois que je souffrais surtout de constater que mes parents se mettaient dans une position d’infériorité en n’osant pas défendre ouvertement leurs coutumes. Je les provoquais, surtout mon père en les défiant par des questions incessantes : “pourquoi ci, pourquoi ça… et encore et encore” et l’agressivité qui accompagnait ces questions provoquait la réponse de mon frère aîné qui me “shootait” sur le visage. C’est au cœur surtout que cela me faisait mal, car la réponse je la voulais de la bouche de celui qui importait le plus à mes yeux d’adolescente en quête d’amour, MON PERE.

Mais que pouvait-il dire ? Qu’il me comprenait mais qu’il voulait me protéger et à travers moi sa famille déracinée, son milieu effacé et ses rêves anéantis. Crier qu’il s’était fait piéger par sa propre faute parce qu’il avait cru sincèrement qu’il partait en Europe pour assurer l’avenir de sa famille et son pain quotidien mais qu’il ne voulait pas ne pas quitter définitivement son pays et trahir ses ancêtres. Est-ce cela qu’il a tenté maladroitement de me dire “ABI”, plus tard quand sa responsabilité n’était plus en jeu, peu de temps avant sa mort et qu’il m’a gratifiée d’une simple pression sur l’épaule si riche de sens, que je n’ai pas comprise, parce que je n’étais pas encore capable de la percevoir ? S’il savait dans quels regrets cette réponse muette m’a plongée !

Ai-je enfin compris et me croit-il digne de sa confiance ?

Mais avant d’arriver à cette épisode où mon père tente maladroitement d’établir une complicité entre nous deux, je vais essayer de me remémorer le déroulement des événements qui jalonnent mon adolescence de fille d’immigrés marocains.

Mon adolescence

L’adolescence d’un enfant de personnes immigrées est difficile à assumer et la réussite de ce passage initiatique à l’état adulte dépend de la qualité des relations à l’intérieur du couple des géniteurs et de celle de leur propre relation avec l’enfant ; nous savons qu’un foyer équilibré est le reflet d’un vécu serein de la part des éléments du couple ; or, peut-on parler de sérénité quand les individus sont coupés de leurs racines et manquent de contact avec leurs semblables ? Pendant ma petite enfance, mon père est entièrement occupé par le travail pour assurer l’avenir économique de la famille et mes parents – qui du reste s’entendent fort bien – se contentent de vivre selon les normes d’un couple européen, c’est à dire en symbiose ; la vie monotone entrecoupée des petites sorties dominicales. Cela convient aux enfants encore jeunes que nous sommes, mais cela suffit-il à mes parents, qui bien qu’orphelins appartiennent à une communauté originelle habituée à vivre avec une armada de cousins le tout constituant une tribu, dont les lois intrinsèques donnent des repères rassurants pour les éléments du groupe, tribu elle-même dépendante d’un ensemble plus vaste, les lois du pays d’origine, riche de sa propre histoire. Le conflit interne qui les bouleverse, à savoir les frustrations sociales, se manifeste lorsqu’ils doivent vivre l’épreuve de remise en question que subissent tous les parents face à leur enfant perturbé par l’adolescence.

L’adolescent construit son identité et pour ce faire, il a besoin de trouver des repères solides et clairs ; et ses géniteurs sont là pour l’aider, cela demande beaucoup de diplomatie, un juste équilibre entre la douceur et la fermeté, ainsi qu’un discours cohérent à lui présenter.

Cela n’est pas toujours évident pour des citoyens européens, mais qu’en est-il alors pour des immigrés qui présentent à leurs enfants un discours presque franchement opposé aux discours que tiennent les instances éducatives du pays d’accueil – la Belgique – ? Sans compter les messages envoyés par les instances médiatiques comme la télévision et ses “dessins animés” retraçant la vie et les comportements des petits européens.

C’est toute cette problématique qui est responsable du conflit qui m’oppose à mon père et transforme l’amour réel présent en chacun de nous en un jeu névrotique qui aurait dû se résoudre par un dialogue que j’ai pu avoir à la suite du drame paternel. A l’époque, on ne parle pas chez moi de mon adolescence, comment mon père aurait-il pu trouver les mots pour expliquer à sa fille que l’attitude sinon violente, du moins réprobatrice et mécontente, pleine de nervosité qu’il adoptait à mon égard était plus dirigée contre lui-même que contre moi. Pour lui, malheureuse victime de l’hégémonie d’une culture si différente de la sienne, souffrant de l’anéantissement de sa personne et de son histoire, j’étais le miroir de ses échecs et de son renoncement, de sa défaite face à la puissance des lois du pays d’accueil contre laquelle la seule force qu’il avait su opposer était de leur interdire l’entrée de sa maison. Et parce qu’il n’avait pas su faire part de ses sentiments à ses enfants et avait instauré des règles issues de sa tradition rif-marocaine (toute la mise en scène à caractère marocain : de la tenue vestimentaire familiale aux conduites rituelles) sans leur en expliquer la raison d’être, chacun d’eux a réagi devant ces contradictions. Comment aurais-je pu comprendre à 17 ans que le silence de mon père devant ma tenue vestimentaire dévergondée (selon les normes musulmanes) et le fait qu’il me suive silencieusement du regard cache un véritable cri de souffrance devant l’anéantissement de ses valeurs et son propre écrasement ? Mes parents réagissent avec les moyens qui sont à la portée des pauvres gens : interdictions répétées avec le mot “haram” (péché) pour seul langage, employé d’ailleurs fort mal à propos et confortant l’idée d’absurdité ressentie par des enfants éduqués par du personnel spécialisé (les professeurs) du pays d’accueil ; secours cherché dans la médecine superstitieuse des traditions populaires. Que peut ressentir une adolescente qui souffre et qui envoie de vains appels au secours et reçoit pour toute réponse des pratiques issues des superstitions comme si elle était possédée par le diable ?

Réponse ô combien maladroite à une adolescente qui crie au secours : je voulais simplement exister en tant que moi, Malika, j’avais besoin seulement d’amour et de compréhension et l’agressivité que je manifestais à l’égard de ma famille n’était que la mise au jour d’une crise d’identité et d’une recherche de moi-même. Que pouvait répondre un père dont la souffrance venait aussi de la constatation de la menace identitaire qui pesait sur sa famille et de la dépossession de son rôle d’éducateur par une instance rivale, trop forte pour lui. Il ne pouvait que constater qu’il était tombé dans un piège et il en prend conscience trop tard, quand il se tourne enfin alors davantage vers la seule instance qui est assez forte pour gagner le challenge et lui redonner confiance en restaurant son identité… la religion. Mais ce moment ne viendra que trop tard, quand la famille aura déjà subi les méfaits de l’intégration : ma fugue à 17 ans.

Heureusement, à cette époque la communauté marocaine s’est agrandie et mes parents ne forment plus un couple replié sur lui-même ; mon père se met à fréquenter le reste de la communauté marocaine en la retrouvant dans la mosquée, car il est un homme trop moral et croyant pour s’attacher à retrouver ses amis dans un “café”, devant un verre de vin, il y puise un renforcement identitaire et commence à prendre confiance en lui. Mais il ne sait pas que sa fille, moi, pense et vit comme une mécréante. C’est ainsi que je me définis !

La descente dans les ténèbres

Je vais jeter tout par dessus mon épaule et entreprendre un véritable travail de démolition de mon éducation ! Comment la petite jeune fille serviable, très sérieuse et très pudique va changer à fond et va tout faire à “fond”. Je faisais tout pour perdre cette pudeur. Une dévergondée, pour ne pas dire vulgaire, car je n’ose pas évoquer d’autre expression pour qualifier toute la série de comportements aberrants que je vais adopter en réponse au sentiment d’être enterrée vivante, comme autrefois les Arabes enterraient leurs bébés filles par crainte qu’elles ne leur attirent plus tard le déshonneur. ALLAH évoque ces crimes abominables dans le Coran.

Ma famille, en interdisant au milieu extérieur la moindre incursion à l’intérieur du foyer (habit européen, amies…) et mon père surtout, comme la plus part des Rifs, m’enterrait littéralement par crainte du déshonneur ! Le sommet du déshonneur, le Haram avec un grand “H”, j’arrive à le toucher quand je commets l’acte suprême : mettre au monde un enfant hors mariage. Voici comment tout cela est arrivé…

Jusqu’à l’âge de 17 ans, je suis restée une petite fille sage et studieuse, je ne vais pas boire un verre en compagnie de mes camarades de classe après l’école, car je sais que ma mère est souffrante et que mon aide lui est nécessaire à la maison. Et c’est là que je dis que je suis mécréante, c’est comme ça en tout cas que je le ressens aujourd’hui, parce que je n’avais aucune pratique religieuse et en plus, je buvais de la bière à l’école servie avec le repas du midi, je mangeais du porc et faisais la bise au copains. Je ne m’encombrais point des interdits religieux car à cette époque tout était Haram (péché) à mes yeux surtout pour les filles. J’avais de sérieux doutes quant à cette religion. C’était très flou. Alors à partir de ma dernière année d’école, une révolte s’est produite en moi, envers tout ce que je ne comprenais pas. Je me sentais attirée par les interdits, provocante envers le monde, désagréable et méchante envers mes parents. Je ne savais plus me taire. Tout était sujet de discussion, même la vaisselle : pourquoi les garçons ne la feraient-ils pas ? Après tout, ils ont des mains comme moi et plus solides encore. Ainsi je me suis révoltée et ma seule envie était de devenir indépendante, de quitter ma famille, d’aller vivre ailleurs. C’était pénible pour moi de rentrer à la maison après l’école et tout aussi dur de reprendre le chemin de l’école le lendemain matin, de retrouver l’atelier de couture. Sans doute que l’horreur de tenir une aiguille et du fil en main doit venir de là. Pourtant mon professeur de 6ème primaire avait vraiment supplié mon père de ne pas m’inscrire dans cette section. J’étais la meilleure en classe, il le savait, il en était même fier, etc’est pour cela que je n’ai jamais compris pourquoi pour un instant il a rejeté son rôle de chef de famille sur ma mère en répondant à mon professeur : “C’est ma femme qui veut que Malika apprenne la couture”. Aujourd’hui, pauvre de moi, je ne suis même pas capable de coudre un bouton sur un vêtement sans avoir les genoux qui tremblent. J’en suis restée malade et depuis c’est devenu un vrai cauchemar. Je me souviens quand pour la première fois mon défunt mari m’a demandé de lui faire les ourlets d’un pantalon, j’ai été envahie par une peur terrible. Nous en avons parlé bien sûr et il m’a rassuré en me disant : “Ça ne me pose aucun problème de le faire moi-même. Le Prophète Mohamed (ça) le faisait aussi, pourquoi pas moi ? Dorénavant je ne le te le demanderai plus jamais”. Bref, j’ai fait une parenthèse ici juste pour faire comprendre à certains parents qu’il est important de laisser à leurs enfants le choix, notamment de leurs études. Car j’en ai fait l’expérience et en ai subi les conséquences. Après tout chacun sa vie… !

Revenons à la mienne. Alors que l’école aurait pu être un refuge pour moi, elle est devenue comme une prison qui m’enchaîne à cette vie-là. Je me réveille avec le dégoût, la paresse de devoir aller étudier encore une journée à l’école. Je n’ai qu’un seul but, l’évasion, la fuite. Puis il se produit un événement où je peux me décharger de cette violence interne qui me dévore, je frappe ma professeur de français. Pendant trois longues années, nous nous étions supportées mutuellement, elle acceptait mal le fait qu’une étrangère d’origine marocaine puisse avoir les meilleurs notes. Elle me lançait littéralement mes travaux au visage en me disant : “toi, tu n’as pas besoin que je te dise tes points n’est-ce pas, tu les connais déjà !” “Oui bien sûr, j’ai dix sur dix, je sais !” Et en plus je devais toujours écouter les réflexions racistes qu’elle m’envoyait à la tête et cela sans que j’ai le droit de broncher. Pourtant il n’y avait rien à redire sur mon comportement. J’étais très respectueuse envers tous mes professeurs, très gentille avec tout le monde et surtout très sérieuse dans mes études même si je n’aimais pas ce que j’étudiais. J’étais reconnue à l’école comme une des meilleurs élèves, très bien élevée. Ce qui a suivi a dû les choquer, et pourtant ils ont pris mon parti. Oui bien sûr, je suis très gentille mais faut pas pousser le bouchon trop loin non plus ! A la fin de l’année, lorsque ma prof de français se permet de me dire sur un ton mauvais que je ferais mieux de retourner dans mon bled, plus exactement “Retourne dans ton pays, sale Marocaine”, croyez-moi, je n’étais pas sale. A l’époque, mon père me faisait nettoyer une fois par semaine la porte d’entrée ainsi que le trottoir devant chez nous et ceci depuis l’âge de dix ans. Marocaine, oui ! Mais pas sale ! Alors que depuis tout ce temps je m’acharnais à lui prouver que j’avais toutes les capacités pour réussir par l’excellence de mes notes, je n’en peux plus. Je me suis jetée sur elle et je l’ai frappée. Ma rage était telle que les cinq professeurs qui accoururent pour nous séparer l’une de l’autre ne surent me maîtriser qu’en m’aspergeant d’eau. La directrice téléphona à la police, je me souviens très bien d’eux et franchement, ils ont été très sympas et plein de compassion envers moi et m’ont même étonnée. Quand ils ont su le pourquoi de ce qui venait de se passer, ils ont même réprimandé la prof. Elle ne savait plus où se mettre. Ces deux policiers ont été les seuls qui m’ont défendue. J’aurais voulu que mon père porte plainte, il ne l’a pas fait. J’étais dégouttée ! La conséquence était là : renvoyée de l’école. Je ne peux plus rester chez moi. Je cherche le moyen de fuir. C’est alors que je fais ma première fugue. Pendant une semaine, j’ai vagabondé, mais ma famille me retrouve. Lorsque je reviens sous le toit familial ma situation s’empire, j’étais sans cesse sur les nerfs, en dispute. Un de mes frères me gifle souvent, il croit que je suis à son service parce que je suis une fille. Il pense sans doute que c’est le but final de ma création. Pauvre de lui, je n’en deviens que plus arrogante. Puisse ALLAH te pardonner, Allahoma Amin ! Tout m’indifférait.

C’est ainsi que devenue majeure, enfin 18 ans, je rencontre un copain et décide de l’épouser pour quitter l’univers familial. Je n’aime pas cet homme et je n’ai aucune envie de me marier.

J’avais trop faim et soif de liberté et la paix enfin. Mais cette nouvelle vie que j’espérais, est un grave échec. Je ne connais pas la rue, je ne suis jamais sortie avant, je ne sait pas ce que c’est un homme, ce que c’est un salopard, ce que c’est une arnaque, je ne sais pas tout ça au départ, je suis une fille tranquille, très naïve, seulement révoltée par les contradictions familiales. Je me trouve donc dehors, livrée carrément aux loups. On essaie plein de choses avec moi, on essaie de me saoûler, de me droguer, de me violer et de m’entraîner dans des histoires plus que louches. Je touche aux pires choses, alcool, haschich, je fréquente les boîtes de nuit, des mauvaises personnes. Je crève la dalle, et trop fière pour faire la manche, je pèse jusqu’à 43 kilos. J’essaie, par divers moyens, d’arrêter de penser car ma conscience me torture. Je finis par me dégoûter de moi-même jusqu’à espérer la mort mais ma première tentative de suicide rate.

AL hamdoulillah (Louanges à ALLAH) merci mon DIEU ! Il faut dire que j’avais espéré garder mon corps intact, dans une belle position, je ne tenais pas à être écrasée par un train, ni retrouvée noyée au fond du canal, alors je choisis la solution de facilité, avaler tous les médicaments qui se trouvent dans l’appartement que je partage pour quelques jours avec une copine. Et pendant que tout le monde est en boîte de nuit, un copain de l’époque aussi paumé que moi s’étonne que pour la première fois je ne suis pas venue. Il quitte la boîte de nuit qui se trouvait à quarante kilomètres de Bruxelles et vient me rejoindre, il me trouve inconsciente.

Moi, je ne m’en souviens pas, je suis restée dans les vapes quatre jours. Affolé, il appelle une ambulance. Mon réveil est douloureux : je vis encore, je suis si mal que je me dirige vers la fenêtre dans le but de sauter pour en finir une bonne fois pour toutes ! Mais je ne suis qu’au rez-de-chaussée, cela aurait été encore un échec. Je sors de l’hôpital qui m’a, à moitié, rendu la vie, pour plonger à nouveau et plus profondément encore dans le gouffre de la solitude, du mal être. Le suicide aurait été une façon pour moi de tout oublier, de ne plus penser à rien. Le repos éternel en soi… je ne savais pas alors qu’il m’aurait mené droit en enfer. Je ne travaillais pas, donc je ne mangeais que rarement. J’avais pratiquement la chair sur les os. Et pour rien au monde je n’aurais volé, je savais que c’était mal. Et malgré le milieu que je fréquentais, j’ai toujours refusé de toucher à ce qui aurait pu me paraître comme le dernier échappatoire : la drogue dure. Il m’en était souvent proposé et je refusais toujours. Je ne voulais même pas en sniffer ne fusse qu’une seule fois. Cela aurait été le début d’une dépendance et je ne voulais pas dépendre de cette saloperie. Sans doute qu’au fond de moi, je n’avais qu’une envie, celle que tout s’arrête. J’avais donc acquis cette réputation parmi tous ceux qui m’entouraient et qui étaient plongés là-dedans, celle d’être “clean”, je passais avec succès tous les contrôles de police qui s’effectuaient à la sortie des boîtes de nuit, les policiers toujours surpris de me voir dans cette bande.

Un jour enfin, je me décide à chercher du travail. J’ai tellement envie d’avoir mon “chez moi”, mon lit à moi, de gagner mon argent à moi, pouvoir me doucher chez moi et non dans les bains publics. Au début, je patauge, je commence par travailler comme serveuse dans différents endroits, mais cela ne me conviens pas, ce n’est pas mon truc et puis je me fais toujours draguer par le patron que j’envoie volontiers sur les roses. Je finis par m’inscrire dans une agence d’intérim qui s’occupe de me trouver des “jobs” plus à ma convenance, c’est ainsi que je peux me loger et acheter tout ce dont j’ai besoin. Cependant je ne supporte toujours pas la solitude et je continue à fréquenter un certain temps mon ancien milieu, à rentrer au milieu de la nuit, mais je suis toujours à l’heure à mon travail, jamais en retard.
Puis un jour, je rencontre mon cousin du Maroc, le fils de ma tante que je connaissais depuis longtemps, il m’invite à aller boire un verre, puis nous nous donnons par la suite d’autres rendez-vous ; cinémas, cafés, restaurants, jusqu’à ce qu’il ose enfin me demander la main. Je l’appréciais simplement en tant que cousin, mais le fait qu’il m’avoue qu’il m’aime et le besoin de briser ma solitude, de créer ma famille, me pousse à accepter.

J’ai alors 22 ans, j’en parle à ma grande sœur, à ma famille, je me montre à ses côtés avant le fameux mariage. Je suis pour ainsi dire tombée dans ses bras, nos relations sont comme celles d’un mari et de sa femme. Je ne m’embarrasse pas à l’époque d’un quelconque contrat de mariage pour avoir des relations sexuelles. Loin de moi l’idée que c’était interdit par ALLAH et sanctionné par cent coups de fouet. Puisque les femmes de la famille insistent toujours auprès de nous les jeunes filles en nous rabattant les oreilles avec le même refrain : “Restez vierge jusqu’à votre mariage, votre mari doit être le premier à vous toucher”. Oui O.K., je veux bien mais les hommes ? “Un homme est un homme”. Ma question dérange et je ne reçois pas de réponse. Dehors je vois des garçons flirter avec des filles, pour la plupart des Belges. Bien plus tard, je lirai dans le Coran que l’interdit et le châtiment d’ALLAH sont identiques pour l’homme.

Lorsque vient le jour où je devais renouveler ma plaquette de pilules auprès du médecin, mon cousin m’en dissuade prétextant qu’il aime les enfants et qu’on va quand même se marier. Je suis donc enceinte et très vite l’incroyable à mes yeux arrive. Celui qui aurait dû être mon mari prend la poudre d’escampette et me laisse tout assumer. J’entends pour la première fois depuis longtemps le mot HARAM (péché). Je suis devenue aux yeux de tous celle qui a un enfant dans le péché, et pourtant lorsque je vivais dans l’illicite avec mon cousin, personne n’avait pensé à me faire la morale.

Ô vous musulmans de l’époque, aviez-vous raison de me conseiller l’avortement sachant que c’est HARAM, que c’est châtié par ALLAH ? Comment pouviez-vous être aussi aveuglés par la crainte du regard d’autrui pour ne pas craindre DIEU et me proposer une conduite qui évoquait plus le péché devant DIEU. Cette vie que DIEU avait programmé en moi n’était plutôt que les excès commis par une jeune femme paumée qui avait cherché avec confiance dans les bras d’un membre de sa famille l’amour dont elle avait désespérément besoin et qu’on semblait lui refuser.
Désormais j’incarne la honte pour ma famille et j’en voudrai toute ma vie, et encore aujourd’hui, à ce cousin qui m’a trompée moi et mon bébé ! Alors qu’il était censé au départ me sauver, me restituer une place familiale honorable, il m’a humilié ! Je lui donne rendez-vous devant ALLAH le jour du Jugement dernier. Quoiqu’il en soit, je décide envers et contre tous de garder mon enfant, cet enfant que j’avais tant désiré. On me met en garde sur les difficultés, la solitude qui m’attend, mais rien n’y fait, je ne changerai pas d’avis. Après tout, c’est mon corps, mon ventre à moi et personne n’y touchera. Ma grossesse se passe merveilleusement bien, par la grâce du DIEU TOUT-PUISSANT, c’est la période la plus heureuse de toute ma vie !!! Et pour mon bébé, je fais attention à moi. Je me fais du bien uniquement pour lui, je lui parle beaucoup pendant les neuf mois qui précèdent sa venue au monde. Lorsque j’accouche d’une adorable petite fille et que je la ramène à la maison, je ne peux m’empêcher de retomber dans la décadence, sans doute à cause du rejet de ma famille. Je fais garder mon enfant par un ami très cher, en qui j’ai une totale confiance et je sors à nouveau pratiquement tous les soirs, boîtes de nuit, alcool, hachisch… tout recommence. Et pourtant je ne veux pas que ma fille me voit dans cet état de débauche.

En ce qui concerne son père, il a été la goutte qui a fait déborder le vase. Grâce à lui, j’ai détestétous les hommes arabes et leur religion qui permet tous les coups vaches. Tromper leur femme, voler, mentir… et j’en passe. Il est clair pour moi que ces gens sont dangereux. Et ce n’est que des années plus tard que j’apprendrai à les aimer ces Arabes et à faire la différence entre eux. Car devant ALLAH le jour du jugement, seuls nos actes seront posés sur la balance et non une appartenance à une quelconque nationalité. ALLAH est le meilleur des patients. Que ne t’ai-je découvert plus tôt Seigneur !

Un jour, un incendie ravage mon appartement, et aussi étrange que cela puisse paraître, je suis convaincue qu’il s’agit d’un avertissement de DIEU. Mais je ne trouve toujours pas la solution pour être bien au fond de moi. Je suis si mal, je me dis que malgré tout j’irai en enfer pour tout le mal que j’ai fait et le diable me souffle donc de continuer à m’éclater, puisque je n’ai aucun espoir dans l’au-delà. Je finis par me reloger chez un ami pendant quelques temps et je confie ma fille de deux ans et demi à quelqu’un, afin de pouvoir travailler et louer un nouvel appartement, le meubler. Je veux à tout prix la stabilité pour ma fille, qui doit rentrer à l’école mais il faut pour cela que je m’exerce moi-même à être stable comme lorsque j’étais enceinte.

Etre prudente avec moi-même pour ma petite fille. Je suis encore passée par une période très difficile, seule, sans personne qui puisse m’aider à m’en sortir et c’est là enfin où une nuit je me suis mise à pleurer et à appeler DIEU, je ne savais pas encore qu’on pouvait le faire, et spontanément je me suis adressée à Lui et je Lui ai dit : “Sors-moi de là, aide-moi, rends-moi ma fille, donne-moi un toit, c’est tout ce que je te demande, je t’en supplie de tout mon cœur, je ne veux rien d’autre”. ALLAH m’a alors sauvé. Il m’a délivré le lendemain matin de l’endroit où j’étais prisonnière d’une espèce de salopard proxénète et belge de surcroît qui voulait faire de moi une prostituée et parce que je refusais, il m’a enfermé dans une armoire.

Je n’en dirai pas plus, l’important c’est que je m’en suis sortie sans faire intervenir la police.

ALLAH m’a donné le courage et la force de fuir. Je me suis retrouvée sur la route sans un sou, j’ai fait alors du stop pour rentrer à Bruxelles, c’était risqué pour moi de monter seule dans la voiture d’un homme, mais croyez-moi, j’étais prête à me défendre. Heureusement, je suis tombée sur un “mec sympa” et la première chose que j’ai faite, c’est de récupérer ma fille avant qu’on ne se rende compte de ma fuite.

Et là encore une longue épreuve m’attend : trouver un appartement. Je cherche désespérément, on refuse de m’en louer un systématiquement à la vue de ma carte d’identité car mon origine marocaine y apparaît, ce qui ne se remarque ni à mon apparence ni à ma façon de parler, j’ai beaucoup souffert de cette discrimination.

Puis un jour, à la fin du mois d’août, je remarque un appartement à louer, situé près d’un parc et j’appelle de la cabine d’en face ; tout de suite j’ai le propriétaire au bout du fil et je lui dis que je suis au pas de la porte et il s’empresse de me dire : “ne bougez pas de là, j’arrive dans quelques minutes”. Je trouve cela bizarre et attends. En effet, aussitôt dit, aussitôt fait, le voilà qui arrive et me fait visiter l’appartement en question, entièrement rénové, spacieux et avec la cuisine équipée ; tant mieux ça m’épargnera de tout racheter, le rêve à mes yeux, tout était “nickel”. Je lui déclare que je suis très enthousiaste et prête à le prendre tout de suite, il me propose alors d’aller signer le contrat chez lui en compagnie de sa femme. Je souris ironiquement et lui demande s’il ne désire pas voir ma carte d’identité. “Pour quelle raison ?” me dit-il ; “parce que je suis Marocaine”, avouai-je, comme si c’était un crime. “Et alors ?”

Cette simple question qui était à la fois une réponse définitive d’acceptation me remplit le cœur de joie, je lui explique alors toutes les difficultés par lesquelles j’étais passée pour trouver un logement à cause de mon origine. Il m’apprend qu’il est commissaire de police près de la gare du midi. Décidément voilà le troisième policier sympa rencontré dans ma vie. “Je suis habitué à la population marocaine et je vois déjà quelle genre de personne vous êtes”. Sympa le mec’ !

Enfin, je fais la connaissance de sa femme, une dame très gentille et lorsque nous signons le contrat et que ma fille s’endort dans mes bras, il me ramène en voiture où j’habite à ce moment-là.

Plus tard, je me souviens, je fus hospitalisée pour raison de santé et ce fameux commissaire me rendit visite à l’hôpital, et cela m’a franchement touchée. Je remercie DIEU d’avoir mis sur mon chemin aussi des gens bien qui m’ont aidée sans être musulmans.

La période de méditation

Ma nouvelle vie commence, j’inscris ma petite fille dans une école néerlandophone afin qu’elle apprenne directement les deux langues, après tout, nous sommes en Belgique. A la maison c’est le français, tant le parler que l’écriture. Qu’on ne vienne donc pas me dire que je n’étais pas intégrée ! “Plus intégrée que moi, tu meurs”.

Je coupe alors les ponts avec toutes mes anciennes connaissances, refusant de leur donner mon adresse et mon numéro de téléphone si je les rencontrais par hasard. C’était le seul moyen d’arrêter mes sorties nocturnes, et les hommes, il ne fallait plus m’en parler, terminé !

Je me suis retrouvée seule avec mon enfant, mais surtout avec moi-même et j’en avais besoin.

Là, commence pour moi une longue période de méditation qui va durer quelques années.

Style : pourquoi je vis, quel est le but de ma création, le Paradis et l’enfer, pour qui, pourquoi ?

Ma fille, d’ailleurs, m’oblige à cette remise en question : “maman, pourquoi la nuit ? le jour comment il existe ? et le soleil maman et la pluie d’où elle vient ? et la lune ? et la neige ? et le vent comment l’arrêter ? Et moi, comment je suis là et toi maman et les gens ? Pourquoi je suis brune et tu es blanche, maman ?” Que de questions qui me torturent parce qu’elle m’oblige à penser à DIEU.

C’est ALLAH, ma fille. Et ALLAH maman qui l’a fait ? Où est-il ? Personne ne l’a fait ma fille et personne ne sait comment il est, et je ne sais pas où est ALLAH, je ne sais rien te dire sur Lui, parce que je n’en sais rien moi-même. Tout ce que je peux te dire c’est que c’est Lui qui nous a créé ainsi que tout ce que tu vois autour de nous, et je peux aussi te dire qu’Il n’est pas le papa de Jésus ni de personne. “Je voudrais bien connaître DIEU”, “oui, incha’ ALLAH, un jour tu le connaîtras”.

Et quand je la mets au lit le soir, je repense alors à tout ce que j’ai fait, à ma famille que je ne vois plus et il me viens comme une sorte de rage au cœur. Il faut que je m’en sorte et je pleure souvent, lorsque ma fille s’endort, pour qu’elle ne me voit pas dans cet état-là. Puis instinctivement l’envie plus forte me vient d’invoquer DIEU, je m’adresse à Lui dans ces termes : “Ô DIEU, si tu m’entends vraiment, s’il y a un échappatoire pour moi, s’il y a un espoir pour moi, que tu me pardonnes tous mes péchés, donne-moi un signe, montre-le moi”.

Peu de temps après, moi qui ne rêvais jamais, je fais le rêve le plus étrange de ma vie. Je me vois chez moi et tout est sombre, sans lumière et d’une grande saleté, je frotte de toutes mes forces, mais la saleté semble incrustée et je me questionne, dans mon rêve, sur la raison pour laquelle elle ne part pas et tout d’un coup une lumière m’apparaît et une voix grave, très forte s’en dégage. Elle s’adresse à moi en arabe et me déclare : “seul le Coran peut te sauver !”, je me réveille brusquement, tremblante de peur, la voix résonne toujours dans ma tête… il me semble d’ailleurs qu’aujourd’hui encore elle résonne toujours. Je tire la couverture sur moi et me rapproche du corps endormi de ma petite fille pour me rassurer. Je n’ai cessé de penser à ce rêve, à son sens, à sa provenance et à chaque fois la peur m’envahit de nouveau, je me dis : “où vais-je donc trouver un Coran ? et comment le lirai-je, moi qui ne connaît point l’arabe ?”

Ce n’est qu’au mois du ramadan de cette année-là que je prends la décision de faire un pas vers la religion et de me mettre à jeûner comme autrefois. Je le fais chez mes parents. J’éprouve l’envie forte de prier, mais je ne sais pas comment et je ne connais que la sourate Fatiha, j’essaie de me la remémorer en la récitant plusieurs fois par jour avec ma petite fille. Cependant, je ne sais pas s’il s’agit là de la plus importante sourate du Coran, qu’elle représente l’essence de la religion musulmane et que l’invocation qu’elle porte en elle est d’une immense puissance. Et je me contente un certain temps uniquement de ces quelques versets appris par cœur pendant mon enfance par mes parents… des versets qui peuvent “sauver” une vie.

Je me consacre alors entièrement à ma fille, je la sors dans les parcs, au cinéma, au restaurant, je fête son anniversaire, je rentre tôt à la maison pour elle, bref, je réussis à stabiliser ma vie.

J’aime l’éduquer avec mes valeurs, (j’ignore encore que certaines d’entre elles sont prescrites dans le Coran), lui interdire le vol, le mensonge : “Tu ne voudrais pas qu’on te prenne injustement une chose qui t’appartient n’est-ce pas, alors ne le fais pas aux autres. Paie toujours au marchand ce que tu prends dans son magasin”. Je ne lui permets pas de manger du porc à l’école, je demande qu’on ne lui serve pas de viande, elle en mangerait au repas du soir.

Malheureusement je ne sais pas lui donner la raison de cette interdiction : “Dieu ne nous l’autorise pas, c’est tout”. Pour la convaincre, je l’emmène au parc Josaphat à Schaerbeek pour lui montrer le cochon qui s’y trouve, elle le trouve tellement repoussant que je pense que jamais personne ne réussira à lui en faire manger. Cela m’ennuie de lui interdire une chose sans lui donner d’explication, elle n’a que quatre ans, elle ne peut pas se douter que je l’ai emmené là pour voir ce cochon se rouler dans la boue, en espérant lui ôter l’envie d’en manger.

Des ténèbres à la lumière

Plus tard, je trouve un travail auprès des personnes âgées en faisant leurs courses, leur nettoyage, cela me plaît, je me sens enfin utile auprès d’eux.

C’est à cette époque-là, je me souviens, un vendredi, alors que j’écoute par hasard la radio marocaine en faisant ma vaisselle, soudain les chansons arabes sont interrompues et une voix puissante se met à faire l’appel à la prière en arabe. C’est incroyable ! Je n’ai jamais entendu cela, j’en suis médusée, puis une douleur m’envahit, il me semble qu’on me donne un coup au cœur, c’est une impression étrange, je ne tiens plus debout, alors je ferme le robinet d’eau et m’assied sur une chaise, la tête entre les mains, mon corps sanglote, je ne comprends pas ce qui m’arrive, puis je me suis dit soudain à voix haute : “Mais normalement, tu es musulmane, qu’est-ce que tu fais donc là, quelle est cette vie que tu mènes? Quelle est donc le sens de ta vie ?”, et puis la même radio passe alors des versets du Coran récités à haute voix, j’en tremble d’émotions, c’est merveilleux, là encore c’est la première fois que j’entends cela, je me sens bercée par une aura de lumière et bien que je ne comprends pas les paroles, je pleure abondamment et j’apprécie l’émotion. Lorsque c’est fini, je me sens très malheureuse ce jour-là. Mes parents avec qui je m’étais réconciliée depuis bientôt quatre ans étaient en voyage au Maroc. Et quand enfin, mon père est de retour pour une courte durée malheureusement, j’essaie de me rapprocher de lui afin de lui raconter les rêves étranges que je fais la nuit, mais il est si “avare” de paroles, et à chaque fois il me fixe longuement et se contente de me répondre toujours cette même phrase : “toi, il ne te reste plus qu’à faire la prière”. Je suis déçue d’entendre toujours cette même phrase, j’aurais voulu lui dire : “mais tu sais bien que j’irai en enfer avec tout ce que j’ai fais, alors à quoi servira la prière ?” J’aurais tant voulu qu’il me réponde : “non, ne dis pas ça ma fille, car DIEU est celui qui pardonne au pécheur repentant !”, cela je le découvrirai plus tard dans le Coran où ALLAH dit : “Quiconque agit mal ou fait du tort à lui-même, puis aussitôt implore le pardon, trouvera ALLAH Pardonneur et Miséricordieux”sourate 4, verset 110.

Une autre fois, je lis un verset qui me fait pleurer : “Et quand mes serviteurs t’interrogent sur Moi… alors je suis tout proche : je réponds à l’appel de celui qui Me prie quand il Me prie.

Qu’ils répondent à Mon appel, et qu’ils croient en Moi, afin qu’ils soient bien guidés” sourate 2, verset 186.

J’en reviens à mon père car hélas, ni l’un ni l’autre n’avons jamais entamé cette conversation qui nous aurait tant fait de bien à tous les deux. Je ne l’aurai vu que quelques jours.

Ce n’est que lors du mois du ramadan que je recevrai ce fameux Coran dont on m’avait parlé dans mon rêve quelques années auparavant. Je croise une de mes anciennes connaissances dans la rue, surprise d’apprendre que j’observe le jeûne, qui m’invite à venir le rompre chez elle, en compagnie de son fils de dix-huit ans. J’accepte et je fais la rencontre de ce jeune homme assez porté sur la religion, il revenait alors de la mosquée et prononce le salam : “As-salamou ’alaykoum” en rentrant. J’apprends qu’il entreprend à sa majorité, de retrouver la maman dont il avait été séparé dès son plus jeune âge. Il me parle de religion et de DIEU, j’en suis très heureuse, mais sa maman ne cesse de l’interrompre, car elle n’apprécie guère ce genre de discours. Les jours suivants, elle m’invite plusieurs fois à venir rompre le jeûne et j’accepte dans l’espoir d’entendre à nouveau son fils me parler de DIEU. Ce qu’il fait en étant souvent dérangé par les réflexions désobligeantes de sa mère jusqu’à ce qu’elle lui interdise formellement d’en parler, mais cela a suffi à me donner l’envie d’en apprendre plus par moimême.

C’est alors qu’il fait un geste envers moi pour lequel je lui serais éternellement reconnaissante. Il dépose entre mes mains un Coran, je l’ouvre très étonnée et je suis stupéfaite de constater qu’il est écrit en français. Devant mon étonnement le jeune homme sourit : “tu ne sais pas qu’il existe un Coran en français ? non ? et bien je te l’offre, il est à toi”. Ô mes frères et sœurs en islam, demandez-vous combien de fois dans votre vie avez-vous offert un Coran à quelqu’un pour le guider… peut-être y aurait-il plus de musulmans pratiquants aujourd’hui, si cela avait été le cas ? Après cela, je suis rentrée chez moi, impatiente de découvrir le contenu du trésor que j’avais entre les mains. Dès que ma fille est au lit, j’ouvre ce précieux livre et je lis la sourate Fatiha, la première du Coran. Elle pénètre mon cœur comme un rayon lumineux, puis je découvre petit à petit à travers les versets à quel point DIEU est Miséricordieux, Son pardon est immense.

Comment IL accueille le repentir de ceux qui se font tort à eux-mêmes et implorent Son pardon. Je le vois comme un DIEU d’Amour, Protecteur, Bienfaisant, Prometteur d’un Paradis dans lequel je me vois déjà. Je retrouve enfin dans ce Coran, les réponses écrites noir sur blanc, le pourquoi de ma création. ALLAH dit : “Je n’ai créé les hommes et les djinns que pour qu’ils M’adorent”, les raisons pour lesquelles on doit prier, les droits des hommes et des femmes, que ce soit à propos du malade, de l’opprimé, des époux, du pauvre, de l’orphelin, du commerçant, du témoignage, des parents, du voisin, du bon comportement envers les non musulmans quand ils ne portent pas atteinte à ma vie, des animaux et bien d’autres choses encore ! Je découvre à mon grand étonnement qu’ALLAH me parle de tout dans le Coran. C’est ALLAH qui à travers ses messagers nous dit comment nous comporter les uns avec les autres. Je ressens une profonde tristesse en réalisant que tous les musulmans autour de moi sont loin d’appliquer ce que je viens de lire. Je suis tellement déçue que je suis restée chez moi lire et relire les livres qui me parlent de DIEU et de notre cher Prophète.

Et sur mon chemin, je ne croise que des gens trop attachés aux choses de ce bas-monde, alors que pour ALLAH il ne vaut même pas l’aile d’une mouche ! Des gens qui pensent accomplir leur religion en s’acquittant de la prière quand ça ne dérange pas trop leur programme et en se privant de manger et de boire pendant le mois du ramadan. Quant à moi, je comprends que l’Islam est une immense richesse que DIEU a mis à notre disposition, comme déposé sur un banquet et que le seul effort à faire est de tendre la main pour se servir. Alhamdoulillah, je redonne un sens à ma vie, tout mon passé défile dans ma tête, j’analyse toutes les situations critiques auxquelles je suis confrontée et je constate à quel point DIEU m’a protégée dans toutes les circonstances. Il a veillé sur moi lors de ma tentative de suicide, de l’incendie qui nous a épargnée ma fille et moi, Il m’a détourné de la drogue dure alors que j’étais plongée dans ce milieu… une foule de détails me reviennent, DIEU a toujours été près de moi. Il m’a protégée de moi-même, et Il me ramène désormais vers Lui. N’est-il pas Lui, ALLAH qu’Il soit exalté, le plus digne d’Amour, Il est Amour, Al Wadoud un de ses 99 noms, Il est Le très Doux Arra’Oufou ; Il est Celui qui réunit Al Jami’o ; Il est Le Généreux Al Karimo ; Il est Le Veilleur Ar raquibo, c’est Lui qui veille sur nous ; Il est Celui qui répond à l’appel quand on l’appelle avec certitude Al Moujibou ; Il est Al Ghafaro Le Grand Pardonneur quand on lui demande pardon ; Il est Celui qui nous protège quand on Lui fait confiance et qu’on ne compte que sur Lui Al Mohayminou Le protecteur. Il est comme il nous ordonne de réciter avant chaque sourate ArRahimou Le Miséricordieux !
Je me sens lésée, on m’a privée de mon Seigneur en ne m’enseignant que la peur à Son sujet ; tout était interdit en Son nom. Or j’ai le droit de Le prier, de L’adorer, de découvrir Sa bonté, de profiter des recommandations qu’Il donne dans Son Coran pour ne pas m’égarer. Je prends soudain conscience de la honte, DIEU connaît tous mes péchés, Son regard est sans cesse posé sur moi comme sur chacune de ses créatures, je pleure toutes les larmes de mon corps. Un soir après minuit, je décide de faire la “salat” (prière), le fils de mon amie m’a remis à cet effet un petit manuel d’apprentissage de la prière. Je fais mes ablutions pour la première fois en laissant le petit livre près de moi, puis j’enfile une longue robe que mon père m’a ramenée en cadeau du Maroc, car je ne possède dans mon armoire que des “jeans”. Je dépose un essuie par terre en guise de tapis et je me couvre la tête d’une chemise que j’attache par les manches autour de mon cou, n’est-ce pas l’intention qui compte ? Je laisse toujours le manuel près de moi ouvert afin de suivre ses indications au cours de ma prière pour ne rien oublier. Je récite la Fatiha, puis une autre petite sourate avec difficulté et enfin je m’incline et me prosterne pour la première fois de ma vie. Là, je sanglote le front à terre devant mon Seigneur, l’Unique, Le Grand Pardonneur. Je reste un long moment dans cette position, le suppliant de me garder auprès de Lui, d’éloigner le diable de moi, d’effacer la rancœur et la haine dévorantes au fond de moi, de me pardonner tous mes péchés. Ô ALLAH, pardon j’ai honte, je regrette tout ce que j’ai fait, je Te promets de ne plus jamais recommencer ! Allahoma, AMIN !

Je prends conscience de l’importance de cette prière, du sentiment de bien être qu’elle me procure, j’aime adorer DIEU, me confier à Lui, me remettre entre ses mains. C’est au mois d’avril 1991 que ma vie change réellement, je m’accroche à cette prière que j’aime, mais je ne connais personne vers qui me diriger pour m’en apprendre davantage sur l’Islam.

C’est alors que vont apparaître dans ma vie des phénomènes nouveaux auxquels je ne suis nullement préparée, que je n’aurais même pas pu expliquer à l’époque ; en tous cas aujourd’hui, je peux vous dire aussi insensé que cela puisse paraître, que le diable a envoyé ses troupes d’acolytes à mes trousses, il semble qu’il ait mal digéré mon retour à la pureté, lui qui croyait si bien me tenir à jamais prisonnière dans ses filets. Le monde du surnaturel pénètre dans ma vie, tout au début de ma pratique de l’Islam, j’aperçois souvent des ombres s’enfuir sous mon regard, j’entends des voix, je ressens des présences au-dessus de moi lorsque je m’allonge sur mon lit, des malaises s’emparent de moi chaque fois que je veux faire la “salat” ou lire le Coran. Je fais d’horribles cauchemars, des êtres étranges m’attaquent des sortes de monstres, surtout des chiens, je me retourne face à eux et pour me défendre je les désintègre uniquement avec cette parole : “La ilaha ilallah” (Il n’y a de DIEU que DIEU), comme une arme super sophistiquée, super puissante.

Je suis plongée dans une peur atroce, je fuis chez mon frère cadet, terrorisée et le mets au courant de tous ces phénomènes que je ne m’explique pas. Il m’accueille un certain temps chez lui avec ma petite fille, je déserte alors mon appartement. Mon frère fait venir ce qu’on appelle à l’époque un “guérisseur”, par ignorance je me livre à ses soins… si seulement j’avais suivi la recommandation du Coran qui veut que l’on consacre une partie de son temps à apprendre sa religion, je ne serais pas tombé dans ce vulgaire piège du diable. Ce fameux “guérisseur” travaille lui-même avec les démons. Je quitte mon ancien appartement et j’en loue un autre au-dessus de chez mon frère. Quelques mois passent, je persévère dans mes prières, je me lance dans différentes lectures islamiques : les hadits, la vie du Prophète, celle de ses compagnons et c’est ainsi que je découvre l’existence du monde surnaturel, des djinns et du diable. J’y apprends aussi les moyens de me défendre contre eux, ce que je mets tout de suite en pratique : des formules de protection, du dikr (des attributs d’ALLAH, des mots rappelant DIEU), des prières intenses, des lectures du Coran. J’expulse le collaborateur d’Iblis (le guérisseur) de chez moi, ses propos et ses soins contrastent avec la pureté des armes que nous offre DIEU pour nous défendre. Cela aura été une dure bataille dans ma vie et je réussis à l’emporter par le secours de mon Seigneur, je m’accroche à Lui, ma confiance en sa présence, la conviction de Son existence et la prière pour me soutenir, me donne la force de me battre, de résister aux angoisses. Les attaques du diables s’intensifient. J’en perds mon travail, mais je combats, je n’accorde plus d’importance à mes visions ni aux voix que j’entends, j’écoute beaucoup les cassettes du Coran à la maison.

Cette situation dure quatre années au bout desquelles je déménage, à nouveau loin de ma famille qui a du mal à m’accepter avec ma “nouvelle” religion, comme si elle était différente de la leur ! Cette fois-ci, parce que je refuse de baigner dans leur religion trempée de superstitions, évidemment ils me rejettent complètement ! En fait, j’essaie seulement de me détourner de la manière de pratiquer l’Islam telle qu’elle est enseignée à la base par le Prophète Mohamed (sur lui le salut et la paix) mais, je l’avoue, je les provoque avec des versets appris par cœur du Coran ou bien des hadits du Prophète (sur lui le salut et la paix) afin de leur démontrer la fausseté de certaines de leurs pratiques ou bien l’injustice qu’ils me font subir par leur ignorance, je me venge en quelque sorte grâce à mon nouveau savoir. Le plus aberrant, c’est que ma famille tourne en dérision ma “conversion”, je prends tout au sérieux ; l’heure de la prière, l’interdiction de la médisance, “leur spécialité”, du mensonge, l’amour des autres, la fraternité musulmane,… etc

Devenue une marginale au yeux de tous, d’ailleurs je l’ai toujours été un peu mais cette fois-ci c’est d’un tout un autre genre.

Quelque temps avant cela, lorsque mon père décède, je ressens le besoin de lui faire un dernier adieu et je me rends au Maroc, ce pays dans lequel je n’ai plus mis les pieds depuis onze longues années, pour visiter sa tombe.

C’est là-bas que DIEU m’accorde de faire un rêve qui me conforte dans mes convictions religieuses, je me vois marcher dans une rue inconnue, puis éprouve le désir de rentrer dans une maison, des êtres invisibles dont je sens la présence m’empêchent d’y entrer ; d’autres êtres aussi invisibles, quant à eux, prennent ma défense et me font entrer dans cette maison si simple de l’extérieur et bien différente à l’intérieur. Je découvre un gigantesque palais dont le sol et le plafond sont recouverts d’un marbre étincelant. Au fond d’une salle se trouve un comptoir derrière lequel se dégage une voix sans le moindre son, celle-ci semble résonner dans ma tête, elle m’ordonne d’avancer et je vois un immense livre s’ouvrir, il contient toute une liste de noms, la voix me dit d’y inscrire le mien, je m’exécute et je demande : “Quelle est cette maison ? où suis-je ?” Et cette voix toujours sans son me répond : “Tu es dans ‘Darr- Mouminine’ (la maison des croyants), aujourd’hui tu t’es convertie à l’Islam”.

Pour moi, c’est une réponse aux moqueries, comme un soutien, une confirmation venant de DIEU. C’est tellement évident !

Désormais, je ne suis plus la bienvenue dans ma famille. Je continue parfois de voir ma mère, et c’est avec elle que je parle le plus librement de ma religion. Et lorsque nous abordons le sujet de l’association interdite à DIEU et que je lui évoque le péché de prier sur les tombes des fameux “saints” du Maroc, nos opinions divergent, mais par la grâce de DIEU ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Toujours isolée, seule un soir sur ma terrasse, je lève les yeux au ciel et je supplie DIEU.

“Ô mon Seigneur, je ne suis sûrement pas la seule femme musulmane dans ce pays, je ne les connais pas, mais Toi Tu les connais, donne-moi des sœurs en Islam, aide-moi à les rencontrer, Toi qui es Capable sur toutes choses” et je suis exaucée et comblée !

Cependant, je ne porte pas encore le voile islamique, je ne réalise toujours pas son importance, je ne connais pas de musulmans, je suis murée dans ma solitude.

Et c’est ainsi que pour en sortir, je m’inscris à des cours de néerlandais dans le but d’ouvrir mes horizons. Un matin, au moment de la pause café, j’entends un groupe d’étudiants parler de DIEU et je me tourne vers l’un des hommes en lui disant : “C’est d’ALLAH que tu parles ? “Oui”, répond-il surpris, “tu veux te joindre à nous ?” “Oui, cela m’intéresse”. Passionné par ce qu’il dit, cela renforce mon sentiment de foi.

Donc, cet homme belge de "souche" converti à l’Islam depuis plusieurs années me retrouve à chaque pause ainsi qu’à midi et me parle de religion sans que je m’en lasse.

Je lui parle de mon histoire au sujet du surnaturel, il m’écoute attentivement et me rassure en me proposant de me rendre dans une A.S.B.L. fréquentée par des femmes musulmanes qui se trouve à Molenbeek-Saint-Jean et qui est très au fait de ces phénomènes.

Un dimanche, je me décide à téléphoner. Une femme me répond très gentiment, m’invite à me rendre sur les lieux et c’est alors que pour la première fois je découvre ce fameux “centre” si médiatisé. Je respire un bon coup avant de pousser la porte d’entrée, je suis accueillie par une jeune fille qui m’accompagne jusqu’au deuxième étage. Je reste stupéfaite par ce grand nombre de femmes toutes voilées contrairement à moi, qui écoutent le cours de religion donné par un homme. Toute l’assemblée se retourne vers moi, gênée par ma tenue vestimentaire, je m’assied très vite et elle se concentre à nouveau sur le discours. Je n’aurais jamais cru que cela puisse exister : des cours de religion en français, qui plus est donné à des femmes ! A la fin du cours, une des responsables s’avance vers moi et lorsque je lui expose mes visions, mes cauchemars, elle me propose de me prodiguer des soins selon la tradition prophétique. Je revins le lendemain, à nouveau écouter un cours, puis les femmes procèdent à une lecture du Coran sur moi. Je reviens souvent cette année-là et ce qui m’y pousse, c’est l’ambiance où l’on baigne dans l’amour de DIEU et du prochain. Je découvre enfin de vraies musulmanes toutes nationalités confondues, plus proches que mes sœurs de sang, serviables, douces, attentionnées, d’une extrême gentillesse. Une fois, je leur avoue : “DIEU m’a enfin exaucée, vous êtes un cadeau d’ALLAH, je vous ai demandé à Lui”.

Elles se sont regardées et m’ont souri loin de se douter de toutes les épreuves que j’avais endurées avant de parvenir jusqu’à elles. Quatre mois plus tard, une des sœurs du centre me montre un verset du Coran dans lequel DIEU stipule l’ordre aux femmes de se voiler. Et pendant une quinzaine de jours, je réfléchis profondément à son sens et tandis que je marche dans la rue, je me sens dénudée, mal à l’aise, je baisse les yeux de honte. C’est alors que je prends conscience du besoin de me voiler et ce n’est qu’en le portant que je suis enfin apaisée, soulagée, je remercie DIEU de m’avoir couverte, de m’avoir fait sentir la vérité. Désormais je deviens très pudique, moi qui m’étais déshabillée devant tant de gens, moi qui allais dans les piscines en maillot de bain, j’avais soudain ce besoin de pureté.

Voilà quel fut mon cheminement vers ALLAH. J’ai compris plus tard que tous les péchés que j’avais commis dans ma vie m’avaient aidée à rentrer avec force dans la religion afin d’implorer le pardon de DIEU, jusqu’aujourd’hui le souvenir du poids de ces péchés me donne plus d’intensité dans mes invocations, plus de foi, plus d’espérance dans le pardon de l’au-delà.

Finalement, cette longue solitude que j’ai endurée douloureusement m’était nécessaire afin que je ressente le besoin de la présence de DIEU, Il m’a guidé par Sa grâce, merci mon DIEU, de m’avoir délivrée du gouffre de l’ignorance, des ténèbres, à Ta lumière !!!

J’ai toujours assimilé l’Arabe, le Marocain au fait d’être musulman et c’est par leur faute que je détestais au départ cette religion. J’ai alors tenté de protéger ma fille de ces Arabes en lui communiquant une sorte de peur vis-à-vis d’eux, elle l’a toujours gardée, à mon grand regret.

Pendant mon adolescence, je pensais qu’il existait un DIEU pour chaque religion et je regrettais de ne pas être née dans une famille chrétienne, car je les enviais d’avoir un Dieu qui les laissait tout faire. Finalement, j’ai toujours cru en Lui, mais je l’ai ignoré longtemps, j’avais seulement besoin qu’on me parle de Lui, avec les mots justes. ALLAH le savait très bien, aussi m’a-t-il permis d’entendre pour la première fois “par hasard” l’appel à la prière, les mots me parlaient sans que je ne comprenne réellement leur sens. La douleur que j’ai éprouvée ce jour-là dans mon cœur, je n’ai pu la comprendre que plus tard lorsque j’ai appris que nos cœurs sont entre les doigts d’ALLAH et que c’est Lui qui les tourne quand Il décide de nous guider. ALLAH a tourné mon cœur à ce moment-là !!!

CHAPITRE 3

Mes expériences matrimoniales

Quand je fais ce retour vers ma religion et la communauté musulmane pieuse, je comprends que je dois changer mes références et réajuster mes comportements. Le besoin de trouver un compagnon qui se conforme à des normes islamiques et relativement à celles-ci, aux normes occidentales, aussi nécessité de contracter un mariage avec un musulman, c’est impératif pour moi, non par discrimination sexiste, mais pour protéger une éventuelle descendance car un foyer est toujours sous la loi du père et les enfants sont selon le Coran et la sunna “tous musulmans à leur naissance et c’est l’éducation qui les rend juifs ou chrétiens”

Deuxièmement, un mariage religieux prononcé par un imam devant deux témoins car un musulman doit d’abord obtenir le consentement de DIEU et c’est le responsable religieux qui est à même de savoir si le mariage est islamiquement correct, c’est-à-dire qu’il s’enquiert de savoir si le tuteur de la mariée (père ou responsable) autorise cette union et enregistre la dot que le marié doit s’engager à donner à sa future épouse selon les choix de celle-ci. Voici comment se passent mes expériences matrimoniales, elles seront au nombre de trois – si je ne compte pas Abdessatar – dont une qui me laissera une merveilleuse séquelle, puisqu’elle donnera naissance à une adorable petite fille, le cadeau d’ALLAH, comme une miséricorde de Sa part, qu’Il en soit loué !

La seconde fut cette fois un Grec qui m’a été présenté un peu trop légèrement par le centre à Molenbeek-Saint-Jean, par des frères irresponsables qui savaient très bien quel genre d’homme il était ; je leur en ai voulu longtemps de m’avoir ainsi humiliée en me mariant à un voyou de rue alors qu’ils savaient en plus que j’avais une fille de 14 ans. La blessure dans mon cœur n’est toujours pas refermée. Bien sûr, il y a des frères dans ce centre qui sont très bien et qui m’ont souvent aidé par la suite (déménagement et autres).

Cette union se révèle rapidement être un échec : profiteur et pique-assiette, d’une vulgarité et d’une paresse incomparables ; dormir et manger sur mon compte, tel était l’unique but de son existence et il voulait en faire sa devise, grosse erreur ! Je ne me prive pas de le secouer et de lui rappeler les obligations d’un chef de famille : “il faut te lever, bonhomme, il faut aller chercher du travail, rien n’est gratuit dans la vie : le docteur, les chaussures, le pain, le commerçant et tu as un sacré appétit !” ; inutile de vous raconter les disputes ; et il parle de trouver un autre pigeon (expression populaire si bien imagée)… je le prends au mot : “DEHORS !”.

Le troisième conjoint a failli être une catastrophe pour moi, à cause des séquelles qu’il me laissa : un anéantissement de ma personne, il s’appelle Salah et est Algé ‘rien’ (un nom qui ne lui va pas du tout et qu’il a inventé, je l’apprendrai après qu’on se marie).

C’était un homme (un chacal plutôt) intelligent et moi, sans famille ni ami(e)s véritables autour de moi pour me protéger de ma naïveté, vulnérable, je n’ai pas pris la précaution d’en informer mes chers frères de sang qui eux seuls parce qu’ils m’aiment réellement auraient pris à cœur le temps de chercher des renseignements approfondis à son sujet.

J’étais une proie facile à manipuler, ma naïveté, parce que comme me l’a expliqué mon défunt mari “tu n’es pas une menteuse et il ne te vient pas à l’idée que l’autre peut tricher”.

Pour me séduire donc, cet homme venu droit d’Algérie, le pays tristement célèbre à cause des exactions commises par des soi-disants musulmans, m’a joué un rôle digne du Tartuffe de Molière et je me suis laissée piéger en pensant “MACH’ALLAH” et je n’ai même pas fais attention à son physique, ce n’est pas la beauté qui compte !

Quand je vous parle de Tartuffe, je fais allusion à ses démonstrations de piété et son attitude d’humilité par son application à baisser les yeux quand il m’adressait la parole ; le comble est que, même marié, il continuait ce comportement hypocrite, mais cela signifiait qu’il ne m’accordait pas d’importance et il me tournait ostensiblement le dos tandis que je tentais de dialoguer (ou monologuer). Ma mère me disait de lui : “cet homme est dangereux à cause de son regard qu’il cherche à cacher”. Il faut parfois écouter les parents, vous comprendrez plus loin pourquoi. Cette comédie de mariage va durer sept longs mois d’oppression psychologique.

Un matin pendant que je prépare le petit déjeuner, il est déjà réfugié devant la télévision à attendre que je lui serve “son” café et lui beurrer des tartines, à rêver à travers “Euro-news” qu’il est un grand moujaheed et tandis que d’un œil distrait, il dévore son petit déjeuner, moi je n’existe que pour lui passer de nouvelles tartines ; il ne me regarde jamais, je ne compte pas…un jour, à son habitude, il tend la main machinalement pour saisir son pain, il reste littéralement choqué… pas de tartines ! Il me regarde enfin (de travers) et me voit en train de confectionner mes propres tartines sans plus m’occuper de lui. Il lui arrive quand même de briser son silence pour me critiquer et m’insulter, ce qui n’est pas digne d’un musulman. Il devait sûrement être jaloux de moi surtout qu’il s’aperçoit que je me lève la nuit pour prier, il doit deviner maintenant ce que je demandais à DIEU dans mes prosternations !

En fait, il était très méchant et j’ai envie de vous faire découvrir le comportement hypocrite d’un homme qui se prétend musulman. Tenez-vous bien ! Voici juste un petit bout de mon vécu avec lui :

- Tu as l’apparence d’une musulmane mais à l’intérieur… !

- Moi, je suis musulmane ! à l’extérieur et à l’intérieur ! Comment oses-tu dire çà ? Moi je me lève avant l’aube pour faire la prière et c’est encore moi qui te réveilles ! Tu prétends qu’en Algérie, quand vous attrapez une personne qui fume une cigarette vous lui coupez la lèvre ! Et quoi encore ! Et les gens qui écoutent la musique dans les mariages, vous brûlez leur maison, c’est vraiment n’importe quoi ! Montre-moi plutôt où sont écrites toutes ces absurdités ! J’ai appris ma religion avant de te rencontrer et je ne suis pas aussi stupide !

Il me sort des trucs incroyables, j’en ai des frissons dans le dos !

- DIEU t’a créée incomplète, en tant que femme, Il t’a créée sans intelligence.

Je crois me trouver au Moyen-Âge, chez les Chrétiens quand le clergé discute de l’existence de l’âme chez la femme à quoi je réponds :

- DIEU ne fait pas d’erreur, tu veux dire qu’Il s’est trompé dans sa création, qu’Il a oublié Quelque chose ? Ultime reproche : Tu es mal élevée, on voit que tu as été élevée par des Belges !

Tout pour lui est belge, ma façon de m’asseoir, de manger, de dire bonne nuit à ma fille, d’ailleurs il veut me l’interdire. Un soir, ma fille entendant du bruit (le bruit que l’ont fait en bousculant les chaises de colère) appelle inquiète de derrière la porte de sa chambre :

- Maman ça va ? (elle croyait qu’on se battait).

- Oui !… on joue !

- Et qu’est-ce qu’elle aurait fait, même si je t’avais frappée ? demande Salah, furieux !

- Elle aurait appelé la police.

- Quoi ?!

- Oui ! c’est facile regarde… il n’y a qu’à appuyer sur ce bouton !

- La femme en Algérie, elle se prend un coin et elle la boucle !

- Dans ce cas, va chercher une femme de ton “bled” ! Moi je ne suis pas Algérienne, je suis Marocaine et Belge comme tu me l’as fait si bien remarquer !

C’est effectivement ce qu’il a fait subir après moi à une pauvre femme sans papier, qui ne pouvait pas porter plainte devant les autorités belges, vu sa situation irrégulière sur le sol belge, il la battait et avec moi, il a bien compris que je ne suis pas le genre de femme à se laisser battre. Je n’ose imaginer quel aurait été mon sort si j’avais vécu en Algérie avec lui.

Pas un seul jour ne se passait sans qu’il ne me sorte une de ces absurdités, qui me donne la chair de poule. La raison pour laquelle je le déteste le plus, c’est pour des paroles qu’il a osé me dire et qui ont déchiré mon être de haut en bas un million de fois. Tenez-vous bien ! Au sujet de ma fille qui ne fait pas encore la prière, il a osé me dire, à moi une maman :

- Moi à ta place, je lui casserais le dos avec une barre de fer et je la jetterais dans le canal !

- Le jour où ta fille sortira de ton ventre, alors tu pourras lui briser le dos et la balancer dans lecanal, en attendant c’est du mien qu’elle est sortie et personne n’y touche !

Incroyable mais vrai ! J’étais tombée sur un épouvantable machiste et égocentrique qui m’interdisait en plus de sortir sauf pour faire les courses afin de lui remplir l’estomac. Je n’en pouvais plus, la nuit je me réveillais en sursaut, j’avais le sommeil complètement perturbé et enfin, un jour, moi qui m’étais mariée avec l’intention d’accomplir un mariage durable et non temporaire car ceci n’est pas permis, pour briser ma solitude, j’ai jeté l’éponge et pris la décision d’en finir. Ainsi est mon destin, mon Quadar !

- Je veux te parler !

Il est couché et comme à son habitude, il me tourne le dos et ne daigne pas changer de position.

- Mais j’aimerais que tu me regardes quand je te parle.

- Ah oui ! un peu étonné.

- Je veux divorcer ! il me regarde enfin, il me fixe longuement dans les yeux comme il ne l’a jamais fait et finit par me sortir encore une de ses absurdités.

- Tu ne t’en sortiras jamais seule !

- Bien voyons ! je te signale que je vivais avant de te rencontrer, alors écoute bien ce que j’ai à te dire.

J’ai formulé alors une de ces phrases à la “grave” :

- Le Prophète Mohamed (que le salut et la paix soit sur lui) a dit “Quand vous choisissez une femme (ou un homme), vous la choisissez pour sa beauté, sa fortune ou sa piété et le mieux pour vous est la piété” ; alors j’ai répertorié ses qualités :

- Je n’ai pas été attirée par ton physique, car tu n’as aucune beauté. Sûrement pas par ton argent, je ne l’ai jamais vu. Ta piété ?… je t’ai épousé pour tes connaissances en DIEU, mais même cela tu ne l’as pas !

J’aurai pendant longtemps des difficultés à me remettre de ce mariage, et ma famille poussa de grands cris à l’annonce de ce nouveau divorce ; encore le scandale.

Heureusement par la suite, DIEU a exaucé mes prières et va me gratifier du meilleur des époux dont une femme peut rêver… Qu’Il soit loué !

En effet, quand j’ai connu enfin le repos avec Abdessatar, j’avais encore des séquelles de ce douloureux intermède et quand je gémissais dans mon sommeil, lui par contre posait sa main bienveillante sur mon front pour me calmer. “Bismillah… Bismillah !” répétait-il doucement et récitait des prières, ému par cette grande souffrance qu’il sentait et je me réveillais heureuse. J’avais entendu parler d’une secte nommée “les kharidjites” (les sortants) connu pour leur rigorisme religieux et qui avaient posé des problèmes au quatrième calife Ali, et il me semblait que Salah faisait partie de ces “musulmans” rigoristes qu’étaient les “kharidjites”.

Il faut savoir que cette secte n’est pas disparue et il faut se poser la question du rôle possible qu’elle jouerait dans les atrocités commises sur des pauvres gens au nom de l’Islam dans le Maghreb (en Algérie par exemple). Quand Salah m’a dit qu’ils brûlaient les maisons où était écoutée la musique, je me suis demandée et encore aujourd’hui : “seulement avec les meubles ou aussi avec les gens de la maison ?”

Ces monstres tuent sur leur passage tous les gens qui selon eux commettent des péchés ! De quel droit ? Si nous ne commettions pas de péchés, comment dans ce cas Allah serait-Il Pardonneur ?

Ma rencontre avec Abdessatar

C’est une véritable histoire d’amour. Les journalistes qui se sont permis de l’appeler un “mariage de convenance” pour permettre à mon mari d’avoir des papiers d’identité belge ont fait preuve, n’ayons pas peur des mots, de méchanceté ; pour eux, en effet, la veuve de l’ennemi “numéro un” n’a pas le droit à l’indulgence et il la jugent comme si elle était leur ennemi personnel. Ils dénigrent ainsi mon droit de vivre le deuil d’un être cher. Pourtant ce décès et les terribles épreuves que j’ai subies depuis mon départ mouvementé de l’Afghanistan et aussi le déchaînement médiatique qui a suivi mon retour en Belgique que je détaillerai plus loin devrait pousser les gens à avoir un comportement un peu plus humain qui m’aiderait à les surmonter en plus des circonstances dans lesquelles mon mari a perdu la vie, mais aussi des horribles atrocités subies par le peuple afghan, dont j’ai été le témoin.

Nous nous rencontrons “par hasard” ; en effet, Abdessatar m’aborde en m’expliquant qu’il avait entendu parler de moi un an auparavant et qu’il ne savait pas en tant que musulman comment approcher une femme musulmane. Normal, puisque nos vieilles méthodes de drague à l’occidentale sont désormais jetées à la poubelle depuis que nous avons pris conscience de l’Islam !

Il ajoute que s’il se permet de m’aborder ainsi, c’est qu’il a des projets de mariage et qu’il souhaite m’en faire part. Je me souviens de lui à cause de son chapeau tunisien très peu porté par ses compatriotes. Il donne des cours d’arabe dans une famille marocaine près du Karreveld et c’est par là que je passais en tram ou parfois en bus pour rentrer chez moi ; les musulmans comprendront que ce n’est pas un hasard, que ceci est décidé par ALLAH.

Cette approche inattendue m’a surprise et gênée ; bien sûr, je ne parle plus aux hommes sauf quand il y a nécessité. Il le remarque et tente de me mettre à l’aise avec beaucoup de tact ; en effet, il me propose de continuer la discussion au téléphone. Son beau sourire, sa courtoisie et surtout cette lumière sur son visage m’ont fait tendre l’oreille, car il semble que j’avais devant moi un homme exceptionnel. Voilà je craque, il note mon numéro, le tram arrive et je m’en vais. Jusqu’au soir, je me sens stupide, ça me passera très vite.

Et quant au fait de l’échange romantique entre deux tourtereaux, voici comment se déroulent nos rencontres. Il me téléphone le soir même et je le verrai souvent. Quand il ne pleut pas, on fait de longues promenades dans des parcs en général et quand il drache, on s’abrite dans des snacks. Toujours dans des lieux publics, puisqu’on n’est pas encore marié et que dans l’Islam il est interdit à un homme et une femme de se trouver en tête à tête, pour protéger le couple de tout débordement à caractère intime qui pourrait lui porter préjudice. ALLAH seul connaît ses créatures. Pour notre premier rendez-vous, j’ai dans mes bras le petit garçon d’une amie, ce qui m’aide à faire diversion et surmonter ma gêne, et puis de cette façon nous apprenons à nous connaître. Nous passerons nos soirées au téléphone. J’ai demandé à mes copines de libérer la ligne, désormais je ne suis plus libre.

A chacun sa façon de roucouler, mais je peux vous affirmer qu’à partir de cet instant, j’ai entamé la plus belle histoire d’amour dont une femme peut rêver, d’autant plus belle que la suite de notre histoire me prouve que je suis tombée sur un des rares individus capable de résister à l’amour terrestre et de le sacrifier à l’amour divin, c’est cela le vrai don de soi… et de cela une vraie musulmane sincère ne peut que remercier son Seigneur du cadeau qu’Il lui fait, car elle sait qu’ALLAH récompense les patients par un bout de jardin au Paradis.

Chacun de nous se dévoile à l’autre, nous parlerons de nos espérances, de nos aspirations, de ce qui se passe dans le monde. De la situation des musulmans opprimés dans leur pays, en Palestine, en Tchétchénie, en Afghanistan, dans son propre pays aussi. Il me parle des humiliations infligées aux femmes tunisiennes qui osent se voiler dans la rue.

Le ton de sa voix change et quand j’ai l’occasion de le voir, je remarque la douleur qui se dessine sur son visage. Il souffre réellement, et c’est là qu’on se reconnaît, la douleur est la même. Je lui dis alors : “je trouve honteux qu’il y ait tant de musulmans, tant d’hommes passifs, tandis que les femmes se font violer par les mécréants ! Nos sœurs sont mutilées et tuées… Où sont donc les hommes ? Ils ne bougent pas ! Qu’est-ce qui fait d’un homme qu’il est un homme, seulement le sexe ?”

Abdessatar est aux anges ! Il comprend qu’il a peut-être enfin trouvé l’âme sœur. Il me conte une histoire vieille de quelques siècles qui fit des musulmans de l’époque, de vrais hommes :

“Al Mo ‘tassim Billah était un gouverneur de la dynastie Abassite ; pendant son règne, les Byzantins ont emprisonné une femme musulmane injustement. Elle s’est mise à crier et à appeler à son secours Al Mo ‘tassim, alors que des centaines de kilomètres les séparaient. Mais grâce à Allah, ses cris lui sont parvenus et il envoya sur le champ un message au roi romain régnant à l’époque : “Au chien, fils de chien, si tu ne libère pas la femme musulmane, je t’enverrai une armée dont le début commencera chez toi et la fin chez moi (à Baghdad)”. Le Roi romain impressionné, prit peur, libéra la femme et l’envoya à Baghdad en s’excusant auprès d’Al Mo ‘tassim."

C’était quand l’Etat islamique était fort et avait alors son mot à dire. Quand toute la Oumma se met sur un pied, s’il arrive du mal à un de ses membres ! Mais hélas, où en sommes-nous à présent ? Les gouverneurs des pays musulmans se réjouissent dans leurs palais et leurs fortunes, alors qu’un peu partout dans le monde, nos sœurs se font agresser, torturer, violer sous leur regard… indifférent, complice !

Bien sûr, ces cris parviennent à ces gouverneurs, mais ils n’ont ni le courage, ni la détermination… et certainement pas la Dignité d’Al Mo ‘tassim Billah !

Nous aimons nos frères et nos sœurs lâchement agressés, quoi de plus normal ?

Le Prophète n’a-t-il pas dit : “Vous êtes un corps”. Ceci s’adresse à la communauté musulmane qui prétend l’être et qui ne bouge pas pour faire cesser ces injustices.

Une autre fois, il me dira déçu : “Sommes-nous dans l’époque où le Prophète parle de cette fameuse écume que nous serons un jour ?” C’est aux musulmans qu’incombe la responsabilité de délivrer les peuples opprimés musulmans comme non-musulmans.

Il me raconte alors ses péripéties sur la route du Kosovo, comment on lui a interdit l’entrée dans le pays à la frontière et comment frustré dans sa foi, il a pleuré en invoquant ALLAH : “Pourquoi ô ALLAH, me refuses-tu de combattre dans Ton chemin ?”

Il m’invite à vérifier dans le Coran un verset qui l’a fort ému : “Certes, ALLAH a acheté des croyants, leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. Ils combattent dans le sentier d’ALLAH : ils tuent et se font tuer. C’est une promesse authentique qu’Il a prise sur Lui-même dans la Thora, l’Evangile et le Coran. Et qui est plus fidèle qu’ALLAH à son engagement ? Réjouissez-vous donc de l’échange que vous avez fait : Et c’est là le très grand succès” : S 9, V 111. Il faut entendre par là que dans une guerre quand les gens se font attaquer ou secourent ceux qui le sont, obligatoirement ils tuent ou se font tuer dans le sentier de DIEU, parce que DIEU ordonne aux hommes de secourir les peuples opprimés, au prix de leur vie et Il leur promet le Paradis en échange comme récompense à l’appel de ces gens qui crient au secours !

Il m’avoue mais plus tard : “J’ai compris à cet instant qu’ALLAH avait refusé que j’aille me battre au Kosovo car il me destinait à toi, afin que je fasse ta connaissance et que je t’emmène avec moi pour t’aider à concrétiser ton projet humanitaire en Afghanistan, tu auras besoin de l’appui d’un homme." On discute sur la Tchétchénie et il m’explique alors tous les enjeux de la guerre que mène ce peuple contre les visées à caractère hégémonique de son voisin russe. Je reviendrai là-dessus plus loin avec un rapport d’Amnesty International.

Alors, mariage de convenance ? C’est ce que prétend le journal, sans pitié ni pudeur ; il faut savoir que bien sûr on a essayé d’officialiser notre mariage à la commune, mais l’appel de l’aventure et les lenteurs administratives de nos pays respectifs que sont le Maroc et la Tunisie ont eu raison de notre patience et nous sommes partis en Afghanistan sans avoir eu le temps de terminer les formalités. Le journal mentionne d’ailleurs en gros titre : “Ce n’est qu’après sa mort, le 9 septembre 2001, qu’Abdessatar a reçu de la part du bureau de l’Office des étrangers un refus de lui accorder un permis de séjour, le 15 novembre 2001”… Pied-de-nez au journaliste !

La demande en mariage

Dès le début de notre relation, je tombe malade, une maladie qu’on croyait reléguée aux oubliettes, la tuberculose. En revenant de l’hôpital après avoir fait une endoscopie, je suis gênée par les conséquences d’un écoulement nasal ininterrompu et plutôt repoussant qui va durer toute la journée, m’a dit le médecin. Je ne veux pas qu’il me voit dans cet état alors j’essaie d’annuler le rendez-vous que j’ai avec lui cet après-midi là. Pas moyen de le joindre et quand il sonne à 14 heures, je décide de descendre avec un paquet de mouchoirs en papier plaqué sur le nez. Je lui dis : “j’ai essayé de te joindre pour ne pas te déranger, comme tu vois j’ai le nez qui coule et ça va durer encore quelques heures et je crains que tu ne sois dégoutté”.

De son joli sourire et de sa voix si douce il me répond : “tu crois ? ne t’inquiète pas, tu n’arriveras pas à me dégoutter, ça ne me dérange vraiment pas”.

Encouragée par cette attitude, je remonte prendre mon sac et plusieurs paquets de mouchoirs qui vont me servir tout au long de la journée. Nous marchons dans la rue et au bout de deux cent mètres environ, je m’arrête, il fait de même et il me dit : “tu es fatiguée ?”, non j’ai besoin de savoir maintenant si tu tiens vraiment à ce qu’on continue ensemble. Il faut que tu saches que j’ai la tuberculose. Et là pour l’instant je suis contagieuse, le docteur m’a prescrit un traitement de six mois et les médicaments sont assez forts, je vois leurs effets secondaires sur ma mère qui est en ce moment hospitalisée. Et je me demande en moi-même s’il va prendre la “poudre d’escampette”. “Voilà une bonne raison pour avancer la date de notre mariage, tu vas avoir besoin de moi et je veux t’aider, ne t’en fais pas pour la contagion, on prendra les précautions médicales nécessaires”. Apparemment cela ne lui pose pas de problème, et j’en suis soulagée.

Plus tard dans la soirée, quand il m’appelle pour prendre de mes nouvelles, je lui dis : “Comment peux-tu parler d’avancer une date de mariage alors que tu ne m’as pas fais ta demande, je tiens à en avoir une en bonne et due forme”, et il me répond : “Veux-tu accepter de devenir ma femme ?”.

Cette demande est inespérée pour quelqu’un au caractère aussi entier et exigeant que le mien. ALLAH m’offre en un instant la concrétisation de mes rêves : me marier avec un homme intelligent, beau et qui plus est, comme j’aurai l’occasion rapidement de le découvrir, d’une bonté et d’une douceur exceptionnelle, mais surtout un être capable d’aller jusqu’au bout de ses choix et qui ne se contente pas de se vanter en tenant des propos révolutionnaires juste pour attirer l’attention sur lui. Lui dire non, aurait été me moquer de DIEU et perdre en plus la considération de moi-même, aussi je n’hésite pas à lui répondre : “Oui, j’accepte de devenir ta femme !”. Par souci de former une vraie famille dans le respect de chacun, c’est lui qui désire faire connaissance avec ma famille. C’est alors que j’en parle à un de mes frères qui ayant souffert de mes malheureuses aventures précédentes et de mon mariage raté (heureusement) avec l’Algérien, est inquiet pour moi. Il nous invite chez lui à dîner afin de le questionner sur ses intentions et va droit au but : “Pourquoi veux-tu te marier avec ma sœur ?” “J’ai été marié avant de rencontrer ta sœur et si j’ai divorcé, c’est parce que je ne trouvais pas dans ma femme ce que j’ai trouvé chez ta sœur qui est musulmane pratiquante”, et quelle courtoisie dans sa réponse ! Mon frère est rassuré. Plus tard il me confie affectueusement : “J’ai trouvé en toi les qualités des deux personnages représentatifs de l’Islam en Europe : la convertie belge et l’immigrée arabe marocaine”.

Et pour rendre hommage à cet homme hors du commun, je me dois de mentionner la remarque qu’il m’a faite plus tard alors que j’étais enfin devenu sa femme : “tu croyais vraiment que j’allais te laisser parce que tu étais malade ? Tu ne sais pas où se trouve le kheir (le bien), toi et moi, nous avons fait la prière de consultation (istikhara) pour demander à DIEU si nous avions raison de nous marier ; j’ai demandé à DIEU une femme qui a un cœur, une femme qui m’accompagne “fissabililah”, qui cherche à vouer sa vie à DIEU et à propager Sa parole et tu voudrais que je rejette le choix qu’Il a fait pour moi ? Il a exaucé mon invocation, ce qui t’arrive est une épreuve pour moi aussi qui suis ton mari et qui dois t’assister. Incha’Allah, je vais t’aider !”.

Il s’occupera dorénavant de toutes les tâches ménagères, cuisine, lessive, etc… Seigneur, Tu m’as donné la maladie et le cadeau qu’est Abdessatar afin qu’il s’occupe de moi, moi qui étais si seule, merci mon DIEU !!!

J’aimerais faire une pause, pour analyser ce discours et faire comprendre aux musulmans, mais aussi à tous les autres qui ont regardé les informations et ont entendu les journalistes (ou ont lu les journaux) vilipender mon mari comme s’il était un vulgaire criminel animé par des intentions belliqueuses sans le souci de faire souffrir des innocents. Est-ce que vous croyez qu’un homme qui respirait la douceur et la bonté puisse être capable de tels actes ?

Non, il était un homme pieux dans le vrai sens du terme, comme peu de gens parvienne à l’être.

D’après le journal, Monsieur Bassam écrit : “presqu’ un mystique”, oui mais pas un mystique égocentrique dont les manifestations pleines de piété sont souvent de l’ostentation ou un mensonge qu’il se fait à lui-même pour se prouver qu’il est seul capable d’adorer DIEU et que sa capacité à s’isoler des autres ou à se grouper dans des invocations démonstratives, comme le font beaucoup de groupes de toutes obédiences, prouve qu’il est dans la bonne voie. On ne peut que se référer au Coran où ALLAH (st) dénonce ce genre de comportement comme faisant partie d’une attitude chère aux hypocrites : “Ils cherchent à tromper ALLAH et les croyants ; mais ils ne trompent qu’eux-mêmes, et ils ne s’en rendent pas compte” S 2, V 9. Je demande à ALLAH de guider ces gens Amin ! En ce qui concerne mon époux, je sais que pour lui, la religion n’était pas un jeu, mais une sorte de contrat passé avec son Seigneur : “Il est parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers ALLAH. Certains d’entre eux ont atteint leur fin, et d’autres attendent encore ; et ils n’ont varié aucunement (dans leur engagement) ; afin qu’ALLAH récompense les véridiques pour leur sincérité, et châtie, s’Il veut les hypocrites, ou accepte leur repentir. Car ALLAH est Pardonneur et Miséricordieux”. S 33, V 23 et 24.

Donc tous ses actes étaient soigneusement réfléchis et il agissait comme si ALLAH était devant lui car : “si tu ne Le vois pas, Lui, Il te voit”. C’est le dogme essentiel de la religion de l’Islam (“Aquida”), que peu de musulmans ont intériorisé, car si cela était vrai les gens se comporteraient tous comme des saints. Or on a trop tendance à affubler du nom de saint des gens qui ont des attitudes ostentatoires. En réalité, le saint est un individu très modeste, il ne sort de sa bouche que des bonnes paroles et sa vie semble entièrement dévouée à autrui. Il fait preuve envers son prochain de beaucoup de miséricorde car son Seigneur a pour nom principal “Le Miséricordieux” et il espère Lui plaire en essayant d’imiter la principale caractéristique de son Seigneur. Pour Abdessatar, tout ce qui lui arrive au quotidien est “Maktoub”, écrit depuis la création du monde par ALLAH (SWT).

Rien de ce qui touche la vie quotidienne ne doit être considéré avec négligence, parce c’est DIEU, Lui-même, par Sa Magnificence, qui décide de cet événement.

Le musulman doit donc s’incliner avec respect et dire : “Louange à Toi, mon DIEU, car Tu m’as créé. Tu veux mon bien car je suis ta créature soumise et Toi seul sais où se trouve mon bien (kheir)”.

J’espérais en DIEU le pardon de mes péchés car Il est accueillant au repentir. Je me repentais amèrement de mes fautes passées, ma seule excuse est que j’étais ignorante de ma religion. Car si quelqu’un dans mon entourage avait su m’expliquer clairement le message d’ALLAH (ST) au lieu de brimer les manifestations d’une adolescente en quête de compréhension, je pense que j’aurais été capable de me prendre en charge et de faire mon auto-critique. Au contraire, je pense que la connaissance de DIEU permet à l’adolescent de mieux passer cette phase critique de la vie, car il surmonte son égocentrisme pour le sublimer dans une approche du Divin. Il transforme son narcissisme en amour pour son Créateur.

Bien sûr, il serait faux de négliger pour autant cette phase délicate de cette épreuve humaine, les parents et l’enfant doivent en être conscients pour s’aider mutuellement dans l’amour mutuel qu’ils ont pour leur Créateur à la dépasser ensemble et à la considérer à sa juste valeur : une épreuve parmi toutes celles que nous devons subir pour réussir notre examen de passage pour le Paradis. Les parents étant conscients que le comportement répréhensible de leur enfant n’est que la difficulté de celui-ci à quitter le monde insouciant de l’enfance pour celui inquiétant de l’adulte. Une difficulté qu’il vit d’autant plus que ce monde l’attire, étant donné qu’il fait l’expérience de sentiments et de sensations nouvelles qui sont habituellement réservées aux adultes et que ceux-ci n’entendent pas leur laisser l’occasion de vivre dans la réalité. Je parle évidemment pour les communautés à préoccupation religieuse, quelles qu’elles soient et qui traversent le parcours de l’individu de tabous, surtout sexuels. Pour les autres, le laxisme n’empêche pas qu’au fond d’eux-mêmes les tabous des sociétés ancestrales subsistent et créent des conflits latents et des sociétés “modernes” qui vivent mal leurs contradictions et ne savent pas toujours comment leur faire face devant les débordements individuels de personnalités plus perturbées psychologiquement que d’autres. Que penser, en effet, des réseaux pédophiles, patronnés par des magistrats dépravés mais tout puissants ? En tous cas, c’est de cette façon qu’on les montre dans les informations. Est-ce donc cela la manifestation d’une société équilibrée, “avancée”, “développée” ? Ce monde moderne qui assassine psychologiquement sa progéniture, quand ce n’est pas concrètement !

Quand je pense que les sociétés “équilibrées” traitent les pays pauvres de “sous-développés” et se donnent ce prétexte pour les envahir et leur imposer leur propre culture “avancée” à coups de bombes !

Ça, au moins, c’est le comportement exemplaire d’une communauté américano-européenne qui a réussi à jeter de la poudre aux yeux des biens-pensants et leur a fait oublier que le fait d’appartenir à une société “avancée” rend plus coupable leurs exactions que des comportements primaires de communautés ignorantes. Personnellement, je suis toujours très affectée, que lors de conflits, ce sont les femmes qui doivent subir les pires effets du bellicisme.

Est-ce normal qu’au vingtième siècle, les femmes doivent supporter les viols collectifs des envahisseurs ? Je vous dévoilerai un chapitre complet à ce sujet, des témoignages que j’ai ramenés de l’Afghanistan.

Pourquoi l’Occident a-t-il mis si longtemps à réagir aux agressions lâches commises et a-t-il en plus empêché les hommes arabo-musulmans de venir au secours des éléments féminins de leur communauté ? Alors qu’ALLAH dit dans le Coran : “Et qu’avez-vous à ne pas combattre dans le sentier d’ALLAH, et pour la cause des faibles : hommes, femmes et enfants qui disent : “Seigneur ! fais-nous sortir de cette cité dont les gens sont injustes et assigne-nous de Ta part un allié, et assigne-nous de Ta part un secoureur”. Une prière que j’ai beaucoup récité quand j’étais capturée par les monstres de Massoud…

Revenons à ces vrais hommes que Bush a taxé de soldats “illégaux” à qui je consacrerai un chapitre plus loin, ceux-ci savent que la communauté musulmane entière subit un outrage dans ce viol dont sont victimes les femmes, non seulement parce qu’ils assistent impuissants à cette humiliation de leurs sœurs, mais surtout parce que leur descendance est en danger, et ils se sont sentis atteints dans leur chair… Mais pour les gens qui se disent de religion judéochrétienne, voilà une occasion de soumettre la population musulmane sous leur joug.

Pour les serbes, c’était clairement exprimé, mais pour les spectateurs occidentaux, je laisse à chacun de vous, évaluer le temps mis pour réagir. Pour ma part, ils ont battu le record “DU RALENTI” ! Bien sûr, ce n’était que des musulmans ! Etait-ce donc programmé ? En tous cas, je ne me pose plus la question. En ce qui me concerne, cela me tenait tellement à cœur que c’est là-dessus qu’a débuté mon roman avec mon cher et tendre époux qu’a été Abdessatar ! Alhamdoulillah ! Inalillahi wa ina ilyahi raji’oun, S, V.

Il se dit, quant à lui, humilié en tant qu’homme de n’avoir pu porter secours à ses sœurs musulmanes et de constater chaque jour par les informations télévisées que cette cicatrice n’est pas prête à se refermer. Et quand enfin un pays, certes sous-développé dans ses ressources économiques à cause des Russes, des Américains, tente maladroitement mais en toute sincérité de faire revivre les vraies valeurs en tentant d’instaurer un Etat bâti rigoureusement sur des principes moraux soigneusement élaborés par ALLAH pour ses créatures, de haute valeur morale, sociale et économique, les Américains voyant une autre manne économique leur échapper en défiant leurs principes qui puent, comme disait mon mari, ont décidé de l’éradiquer de la planète en la soumettant par le jeu de la force alliée à un discours hypocrite, en accusant les Talibans d’être des bourreaux primitifs et arriérés.

Il est sans doute plus propre d’installer des gens, coupables ou non coupables, sur une chaise électrique, dans une salle dépoussiérée ! Et ces Américains qui se croient “civilisés” ! Ah, les pauvres !

J’ai vécu parmi les Talibans presqu’ un an, ils sont bien loin d’être ce que véhiculent les médias. Quand à Abdessatar, il est déterminé à remplir son devoir d’homme et de musulman ; pour lui c’est clair, le Paradis n’est pas un vain mot facile à prononcer. Il pèse lourd du poids des sacrifices dans lesquel on s’engage quand on signe le contrat avec ALLAH. Ce contrat que nous avons tous signés au moment où ALLAH l’a proposé aux montagnes et aux cieux qui ont refusé de le porter. En voici la preuve dans le Coran : “Oui, le dépôt que nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes, ils ont eu peur, et c’est l’homme qui le porta”.

Le poids des bonnes actions (mou’amalates) dans l’au-delà vont au contraire favoriser la traversée du pont “sirat” qui conduit au Paradis en surplombant l’enfer, allègeront le parcours. Et ces actions vont des petits sacrifices quotidiens au sacrifice suprême que représente le martyr, l’effort dans le chemin de DIEU “Jihad fi sabilillah” signifie tout cela.

Abdessatar affectionnait tout particulièrement ces versets et, en même temps, il en avait peur : “Ne sont pas égaux ceux des croyants qui restent chez eux, sauf ceux qui ont quelque infirmité et ceux qui luttent corps et biens dans le sentier d’ALLAH. ALLAH donne à ceux qui luttent corps et biens un grade d’excellence sur ceux qui restent chez eux. Et à chacun ALLAH a promis la meilleure récompense ; et ALLAH a mis les combattants au-dessus des non combattants en leur accordant une rétribution immense ; des grades de supériorité de Sa part ainsi qu’un pardon et une miséricorde. ALLAH est Pardonneur et Miséricordieux. Ceux qui ont fait du tort à eux-mêmes, les anges enlèveront leurs âmes en disant : “où en étiez-vous ?” (à propos de votre religion) – “nous étions impuissants sur terre”, dirent-ils. Alors les Anges diront : “La terre d’ALLAH n’était-elle pas assez vaste pour vous permettre d’émigrer ?” Voilà bien ceux dont le refuge est l’Enfer. Et quelle mauvaise destination ! A l’exception des impuissants, hommes, femmes et enfants incapables de se débrouiller, et qui ne trouvent aucune voie : “A ceux-là, il se peut qu’ALLAH donne le pardon. ALLAH est Clément et Pardonneur”. S 4, V 95, 96, 97, 98 et 99.

Je ressens une rahma se dégager de lui et se répandre sur moi, et la suite de mon roman me permet d’ajouter que mon futur mari se révélera être un ange de douceur, quelqu’un dont il ne sort de la bouche que de belles paroles. La seule fois, ce caractère a été pris en défaut, c’est lorsque je lui ai raconté les misères que m’avait fait subir mon précédent mari, l’Algérien, en se prétendant le plus pieux des hommes et en agissant en fait comme le personnage de Tartuffe, qu’avait si bien décrit Molière et qui dépeint parfaitement le religieux hypocrite ; un cri a jailli de la poitrine d’Abdessatar et m’a suffoqué tant il était incongru venant de lui : “quel con”. Il était tout simplement outré de voir un homme se comporter aussi mal avec une femme.

Parfois, il semble préoccupé et je ne cesse de le questionner afin qu’il me dise ce qui le tourmente si fort. Son ex-femme apparemment blessée dans son orgueil à cause du divorce qu’il a réclamé et qu’elle conteste dans le journal – et moi j’en ai la preuve entre les mains – a décidé donc de se venger, ayant appris qu’après deux années de séparation, il se remariait avec moi. Abdessatar se souvient des paroles de haine qu’elle lui a lancé à la sortie du tribunal en Tunisie : “Je me vengerai de toi. A partir de maintenant, tu vas souffrir ! Je te ferai souffrir de loin !” Or, il a découvert récemment un slip dans sa propre chaussure au sortir d’une mosquée !

Il ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec l’attitude menaçante de son ex-femme et je pense aussitôt à une pratique de magie qu’affectionnent beaucoup de femmes maghrébines en particulier, des Arabes en général.

Il faut savoir que la magie est reconnue dans la religion musulmane, ALLAH nous Le dit dans le Coran : “Et ils suivirent ce que les diables racontent contre le règne de Solayman. Alors que Solayman n’a jamais été mécréant mais bien les diables : ils enseignent aux gens la magie ainsi que ce qui est descendu aux deux anges Harout et Marout, à Babilone ; mais ceux-ci n’enseignaient rien à personne, qu’ils n’aient dit d’abord : “Nous ne sommes rien qu’une tentation : ne soit pas mécréant” ; ils apprennent auprès d’eux ce qui sème la désunion entre l’homme et son épouse. Or ils ne sont capables de nuire à personne qu’avec la permission d’ALLAH. Et les gens apprennent ce qui leur est nocif et ne leur est pas profitable. Et ils savent certainement, que celui qui acquiert (ce pouvoir) n’aura aucune part dans l’au-delà. Certes, quelle détestable marchandise pour laquelle ils ont vendu leurs âmes ! Si seulement ils savaient !” S 2, V 102.

Elle est reconnue par les autres religions mais dénigrée par les intellectuels comme un défi à l’intelligence humaine, ce qui bloque tous discours et recherche à ce sujet et ceci parce que l’intelligentsia occidentale base son système de pensée sur la laïcité issue du rationalisme cartésien et culpabilise les gens qui pensent qu’il existe d’autres mondes inconnus parce qu’ils ne font pas partie de référence identiques et qui ne peuvent, sans malaise exprimer leurs convictions. Toujours cette hégémonie orgueilleuse pleine de suffisance des élites intellectuelles. Les gens religieux font confiance au savoir contenu dans les livres sacrés et savent que par exemple l’exorcisme peut soigner des maladies dont la cause est douteuse et dont le corps médical n’a pu venir à bout. L’exorcisme dans la religion islamique consiste à réciter des versets du Coran sur les personnes atteintes et seulement ceux-là. Je tiens à préciser aux lecteurs musulmans qui lisent ces pages et qui s’adressent à des charlatans qui les rendent encore plus malades (j’en ai fais l’expérience) non seulement parce qu’ils ne les encouragent pas en priorité à consulter un docteur pour écarter toute maladie dont l’origine relèverait d’une cause pathologique étudiée par la science commune.

Pour ma part, question magie comme je l’ai raconté plus haut je suis expérimentée, rodée en quelque sorte et donc je prends le parti de faire confiance en DIEU “tawakal’ALLAH” et bien sûr ma réponse est sereine : rien ne peut m’arriver sans l’ordre de DIEU, on va lire beaucoup le Coran afin qu’ALLAH nous enveloppe de boucliers protecteurs ! ALLAH WAKBAR !

Abdessatar est plus que satisfait de cette réponse courageuse et de sa future femme. C’est décidé, on va se marier pour le meilleur et pour le pire ! Solidaires dans la vie et devant les épreuves et contre tout, avec ALLAH notre Seigneur, notre seul Protecteur !

Et il se met à rire avec moi de bon cœur, soulagé. En effet, ALLAH a mis une barrière entre nous et les diables djinns et les diables humains !

L’acte de mariage religieux

D’abord quelques mots sur la coutume islamique : si nous n’avions pu trouver deux témoins masculins, nous aurions pu les remplacer par des femmes en sachant qu’il en faut deux pour remplacer un homme dans un témoignage à valeur juridique comme le mariage ou l’héritage, car, dit le Coran “si l’une oublie, l’autre le lui rappelle” parce que la femme est plus sensible que l’homme et que dans certaines situations son jugement peut être faussé par sa sensibilité.

En dehors de ces cas, le témoignage individuel de la femme est valable. En effet, une erreur de sa part impliquerait sa responsabilité et elle n’est pas toujours en mesure de pouvoir l’assumer, en tout cas difficilement du temps du Prophète. Il faut savoir que l’acte de mariage exige un contrat où la mariée réclame une dot, c’est-à-dire la somme qu’elle désire et le marié s’il ne peut s’en acquitter au moment de signer le contrat de mariage est tenu devant DIEU de la lui remettre impérativement avant de mourir. De plus, elle reste la dette la plus importante devant ALLAH, et s’il meurt avant de la lui avoir donnée il ne peut entrer au Paradis, à moins que quelqu’un ne le fasse pour lui. Il n’est pas rare que la mariée demande à la place d’une somme d’argent une promesse quelconque comme une maison, un voyage ou quelque chose de plus spirituel comme d’enseigner le Coran à sa femme. Quand la question de la dot est réglée et que le marié accepte, le tuteur prononce la parole suivante : “moi un tel (père ou autre) de une telle, je donne pour épouse (la marié) à (le marié).

Le premier plus beau jour de ma vie, c’est la naissance de mon bébé, le deuxième, c’est le jour où ALLAH a détourné mon cœur, un vendredi du mois d’avril 1991 et le troisième, c’est le jour de mon mariage avec Abdessatar. Merci mon DIEU, Louange à Toi Seigneur, Tu m’as immensément honorée en me mariant à cet homme qui m’a donné 30 ans d’amour en une année !

La fête !

Ma fête, je la célèbre deux jours plus tard, elle fait partie de la sunna, car il faut que la cérémonie du mariage soit rendue publique auprès des membres de la communauté musulmane afin de protéger l’honneur des deux époux et qu’ils ne soient pas accusés faussement de commettre un péché en se fréquentant hors mariage. Fidèle à lui-même, Abdessatar montre là aussi sa grandeur d’âme, par la patience dont il fait preuve en ne me poussant pas à consommer le mariage tout de suite après la cérémonie du contrat et ceci bien que cela aurait été hallal (permis devant DIEU).

Lui aussi, sa nature sensible l’a doté d’une corde sentimentale et il n’est pas insensible au côté romantique des choses. Mais je crois surtout qu’il veut me ménager, moi qui ai subi tant de vexations de la part des hommes et qu’il veut me donner ainsi une preuve de confiance.

J’ouvre ici une parenthèse en d énonçant le comportement de certains hommes qui profitent de ce qu’une jeune femme n’est pas protégée par une famille pour abuser d’elle en faisant à la sauvette un mariage religieux qu’elle a l’imprudence de ne pas célébrer par une fête, en la poussant à consommer le mariage sur le champ puis à l’abandonner, sans même parfois se préoccuper de savoir si elle est enceinte. Je ne vais pas ici raconter les histoires encore plus déplorables de jeunes filles converties à l’Islam, qui vont jusqu’à contracter un mariage administratif en toute innocence et qui se retrouvent abandonnées après deux ans par le mari indélicat qui a pu se faire octroyer des papiers de permis de séjour en Belgique et qui “jette” sa femme après avoir obtenu d’elle tout ce qu’il désire. Je remercie DIEU d’avoir donné assez de forces à ces pauvres filles pour ne pas renier leur foi toute neuve après avoir subi une telle épreuve.

Revenons à mon propre roman, effectivement mon mari s’empresse de me téléphoner le soir même et me parle de ce qu’il n’a pas voulu faire pour ne pas gâcher notre nouvelle union par trop de précipitation… bel exemple de courtoisie et j’en suis fort sensible. Je le remercie et je lui réponds : “tu n’aurais pas eu la robe”, c’est-à-dire la mise en scène prénuptiale et cela aurait perdu tout son charme. Oui, même quelqu’un qui se remarie, aime savourer ce moment unique où, pour un soir, la mariée soigneusement arrangée par ses camarades pour la rendre la plus resplendissante possible, a comme la grisante sensation d’être une reine et la plus belle du monde.

Pour en revenir à ma fête, c’était splendide ! Je n’ai pas d’autres mots pour la qualifier, c’était une cérémonie simple du point de vue matériel, mais riche, tellement riche de l’amour des sœurs musulmanes pour moi, en fait de l’amour de l’Islam tout court dans ce mariage où la sunna avait été scrupuleusement respectée. Les sœurs se sont rassemblées chez moi en début d’après-midi pour me préparer et bien sûr faire la fête : danser, chanter, etc. Elles ont laissé libre cours à leur gaîté en entonnant des chants anachides. Elles ont ri, m’ont cajolé, elles m’ont donné plein de câlins. Je n’oublierai jamais les sœurs, leurs visages étaient lumineux, radieux. Certainement la bénédiction d’ALLAH était au rendez-vous ! Elles n’ont pas cuisiné car les hommes s’en sont chargé. D’ailleurs, à vingt heures, mon mari nous fera envoyer plusieurs plats de couscous de spécialité tunisienne que nous découvrirons pour la première fois, nous nous sommes régalées ! Quant aux hommes, ils se sont retrouvés dans une salle pour déguster les mêmes plats que nous à la viande de mouton que mon mari avait égorgé pour la première fois de sa vie (le deuxième ce sera plus tard en Afghanistan à l’occasion de l’aïd elkabir) ; bien sûr, eux aussi font la fête. Pendant la pause, un des frères fera un discours rappellant les devoirs des compagnons envers leurs épouses et le respect mutuel que se doivent les deux époux sous l’œil vigilant d’ALLAH.

ALLAH dit dans le Coran à propos des époux : “elles sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles”, S 2, V 187. Il faut entendre par là une source de tranquillité, de quiétude et de complémentarité réciproque entre les deux époux. Voici un verset que j’ai parfaitement ressenti dans mon couple : “Et parmi ses signes, Il a créé de vous, pour vous des épouses pour que vous viviez en tranquillité avec elles et Il a mis entre vous de l’affection et de la bonté. Il y a en cela des preuves pour des gens qui réfléchissent” S 30, V 21. J’avais demandé à Abdessatar d’appliquer ce verset à la lettre ; en effet, nous l’avons été ce vêtement l’un pour l’autre.

Pour expliquer les coutumes du mariage dans la communauté arabo-musulmane immigrée, c’est un modèle de cérémonie riche de convivialité et de moralité, ce qui n’est pas le cas, je trouve, dans les sociétés européennes qui associent la fête à une profusion d’alcool et à la mixité, ce qui conduit par exemple à des plaisanteries grivoises qui ne font rire que les ignorants et offensent la moralité. Je pense que cela ternit cet événement charmant et si important dans la vie d’un individu… et de la société. Par ce caractère, il mérite un peu plus de retenue, signe de respect. Pour en revenir à mon couple tout neuf… la fête touche à sa fin et tout d’un coup, je suis prise d’un mélange d’impatience et de panique ! En effet, je suis affaiblie par ma maladie, la tuberculose et le traitement que je suis pour la guérir. Désormais je ne suis plus contagieuse, le docteur m’avait dit qu’après une semaine de traitement je ne le serais plus, et j’en étais à mon onzième jour.

Je me sens fatiguée tandis que mon époux traîne encore avec ses amis. Je prends le téléphone et je lui dis : “alors qu’est-ce que tu fais, je m’endors à cause des médicaments”, tollé chez mes amies pour me faire un peu de ménage : “tu n’as pas honte ? tu ne te rends pas compte ? tu lui tapes le “hachma” devant ses copains !”. Mais mon sympathique époux lui aussi brûle d’impatience de quitter ses amis pour rejoindre sa promise et crie presque : “J’arrive ! j’arrive tout de suite, voilà je monte dans la voiture !” Un grand éclat de rire de la part de ses compagnons n’entame pas son enthousiasme et il s’empresse de gagner enfin le nid conjugal où nous nous sommes sentis tous les deux comme de très jeunes mariés, comme une première fois !

Les débuts de la vie commune en Belgique

Notre vie de couple commence comme celle de tout jeune couple uni par l’amour et sans doute mieux encore, car Abdessatar a des qualités que beaucoup d’hommes musulmans ont perdu de nos jours : il passe ses soirées non pas à regarder la télévision, qu’il n’allume jamais, ou à jouer à l’ordinateur (cauchemar des couples modernes) mais à… dialoguer avec sa femme. Les soirées, il les passe à s’occuper de moi et c’est tellement plus agréable que de regarder la télévision : “on avait autre chose à faire, fifille !” ai-je répondu ironiquement à la journaliste obsédée par les images d’intégristes austères et oppressifs que l’Occident véhicule délibérément afin de discréditer l’Islam.

Comment vous décrire ces soirées en tête à tête ? J’ai un mari qui réunit les caractéristiques du mari et de l’ami, en un mot : un copain au sens littéral du terme : “celui qui partage son pain avec moi”… Quand il rentre au soir, il s’enquiert affectueusement de moi : “as-tu passé une bonne journée ? raconte-moi”, après m’avoir remis un bouquet de fleurs ou parfois simplement une rose et rassuré par ma réponse, il se permet de me raconter la sienne en me demandant éventuellement un conseil pour résoudre un problème. Mais son sujet préféré est de parler des gens musulmans opprimés à travers le monde… il n’a que l’embarras du choix, n’est-ce pas !

Il me raconte avec enthousiasme comment “hier les Tchétchènes ont donné une bonne raclée aux Russes ; mais il n’y font pas allusion à la T.V !”… Il est très content de voir que DIEU porte secours aux opprimés, à défaut de leurs coreligionnaires…

Quelque chose vient assombrir le bonheur d’Abdessatar : il a peur de mourir sans avoir fait le suprême effort dans le chemin de DIEU… Lui, homme musulman dans toute sa plénitude, il se sent humilié devant son impuissance, celle de voir les femmes de sa communauté (Oumma islamique) se faire malmener, violer, déchirer, comme si l’ensemble des hommes musulmans est un seul homme dont l’honneur est bafoué et lui, Abdessatar est cet homme.

Il est violemment déshonoré, touché profondément dans sa chair.

- “Tu te rends compte ? me dit-il, toutes nos sœurs… violées, torturées, ils osent mettre les mains sur elles… en Tunisie mais aussi au Maroc, en Syrie… partout ! tu le sais ?”, il en est littéralement malade ; et lui qui est de tempérament souriant, tout cela lui fait un mal terrible.

- "J’aimerais bien connaître tes parents, en Tunisie, mais je crois que je ne les connaîtrai jamais, n’est-ce pas ?

- "Si je survis des combats en Tchétchénie, j’y retournerai certainement, parce que c’est mon pays, mais cette fois-ci avec les grands moyens pour renverser le gouvernement hypocrite et incompétent”.

Il ne désespère pas, mon cher époux, cet homme si tranquille qui a le cœur si tendre, de trouver un jour le moyen de rétablir l’honneur des femmes musulmanes outragées et de relever ainsi la tête des hommes écrasés.

Pour les arabes comme pour les européens il y a un demi-siècle de cela, le père va gagner la vie des membres du foyer et a une autorité indiscutée, tandis que la mère gère l’intérieur du foyer avec une certaine soumission. Abdessatar, lui n’est pas un homme de tradition machiste, c’est un homme de tradition islamique et, pour lui, l’homme est comme ALLAH DIT : “Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’ALLAH accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens…” S 4, V 34 ; dans la mesure où c’est à lui de gagner le pain quotidien et de ne pas placer sa femme dans des situations où parfois, elle serait harcelée, c’est-à-dire en danger. Donc, l’autorité de l’époux ne signifie certainement pas un pouvoir de tyrannie. De plus, sa force, il la met au service inconditionnel de sa femme, car je suis encore malade des suites de ma tuberculose. Non ! pour lui, je ne suis pas une servante sur laquelle on passe ses mauvaises humeurs, comme c’était le cas avec mon précédent mari, mais une véritable amie, pour laquelle il a le plus grand respect.

Pour mon époux, prendre soin de moi c’est aussi une occasion de gagner le Paradis et voici le dialogue qu’il entreprend un jour avec ma fille. Celle-ci, pour m’aider le week-end, nettoie la cage d’escalier quotidiennement, c’est sa tâche à elle ; cette fois, il lui retire le seau des mains et ma fille proteste tout naturellement :

- “C’est normal que je nettoie, c’est à moi de le faire, maman est malade”.

- “Pas du tout, lui rétorque-t-il, c’est aux hommes de faire ce travail !” Interloquée, ma fille cède sa place et doit contempler son beau-père en train de nettoyer l’escalier et décide même de prolonger son travail au delà des limites prévues par égard envers la locataire du rez-de-chaussée assez âgée.

Alors ma fille ne se retient plus de manifester son étonnement, elle qui n’a vu autour d’elle que des comportement égoïstes.

- “Tu ne sais pas les hasanates qu’on obtient par DIEU et qui serviront à nous faciliter l’entrée au Paradis, je suis conscient qu’ALLAH me regarde et observe le comportement que j’ai avec ta maman, car je serai jugé pour ça”.

- “C’est pour ça que tu es gentil avec ma maman ?”

- “C’est dans mon intérêt ; je serai jugé pour ça, répète-t-il, Il me regarde et Il m’observe : si je me comporte mal avec elle je serai puni par Lui”.

Ma fille vient me faire part de son admiration concernant son beau-père : “C’est une exception ! il est vraiment unique dans son genre…” Elle a vraiment trouvé la formule adéquate pour qualifier cet homme hors du commun !

Ô certes ! il m’a trop habitué à la gentillesse ; j’aurai du mal, désormais à m’en passer…

Sa confiance en moi est sans défaut, je pourrais lui mentir il me croira sans discuter…mais qui, sinon un être pervers, oserait user de méthodes aussi viles avec une âme aussi pure ?

On fonctionne entre nous avec des hasanates ; c’est devenu notre langage : “allez ! on fait des hasanates ?” et nous voilà en train de rivaliser et d’essayer de nous surpasser dans notre petit quotidien, on croirait lire le livre de la Comtesse de Ségur “les Petites filles Modèles”…un langage aussi désuet au XXIème siècle ? comment est-ce encore possible ?

Et en ce qui concerne des journalistes intoxiqués, je suppose qu’ils ne comprennent pas ce genre d’attitude naïve de la part d’un “intégriste” “austère” et “inhumain”

Et le problème économique ? Il a perdu son travail mais se débrouille en gagnant chichement la vie du couple par des “petits boulots” qu’il tient à effectuer, car il ne veut pas que je l’entretienne ; il n’hésite pas à se dévouer dans des services qui font davantage appel à ses compétences, comme enseigner l’arabe et le Coran dans certaines familles ou de traduire un livre comme “Talbis Ublis”, les ruses de Iblis (alias Satan) du grand savant l’imam Al Jaouzia, livre dénonçant les jeux diaboliques de Satan pour perdre les êtres humains et les amener en Enfer avec lui, alors qu’il a été condamné par DIEU à y souffrir pour l’éternité.

Afin de mieux comprendre la haine que Satan éprouve pour nous, voici l’historique de son personnage : la religion judéo-chrétienne donne au personnage de Satan une place plus qu’honorable, puisqu’elle le désigne non pas comme une victime de l’Enfer, mais comme le patron indiscutable de ce lieu de souffrances où sont jetées les âmes des humains qui ont commis des péchés ; lui-même, il est, à son origine, un ange déchu qui répond au beau nom de Lucifer (“porteur de lumière” en latin) et que DIEU aurait condamné à passer l’éternité à persécuter les âmes damnées dans la Géhenne. C’est pour les Chrétiens, une punition suffisante !… en quoi on peut émettre quelques doutes.

La religion musulmane, elle lui attribue la place qu’il a méritée, non pas “roi des Ténèbres” craint et honoré, mais comme le plus châtié. Iblis car c’est son nom, faisant partie du peuple des djinns, des êtres invisibles à nos yeux qui ont été créés de feu sans fumée et qui vivent sur la terre, où ils provoquent du chaos, bien avant l’apparition de l’homme. DIEU envoie des anges pour les exterminer, mais en remontant au Paradis, ils prennent en pitié un petit djinn, qui a pour nom Iblis et il grandit au milieu d’eux en faisant preuve d’une piété, jusqu’au jour où DIEU crée Adam ! DIEU ordonne aux êtres vivants du Paradis, donc aux anges de se prosterner devant Adam ; ils ont une réaction d’étonnement, car ils sont informés du devenir de l’humanité : “Pourquoi doit-on se prosterner devant cet être qui va semer le désordre, alors que nous ne devons nous prosterner que devant Toi ?” La réponse est intransigeante : “Je sais ce que vous ne savez pas !” Aussitôt les anges se prosternent, remplis de crainte “Gloire à Toi ! Tu es Le seul Savant, pardonne-nous !” ; et un peu en retrait, se trouvait Iblis, immobile, dans une attitude méprisante, alors les anges le questionnent :

- “Pourquoi n’obéis-tu pas à ton Seigneur ?”

- “Je ne me prosterne que devant DIEU !”

Mais DIEU connaît Ses créatures, gloire à Lui !

- “Pourquoi ne m’obéis-tu pas quand je te dis de te prosterner ?”

Et à son Seigneur, Qui connaît l’apparent et le caché, Iblis ne peut mentir et dévoile sa vraie personnalité qui est un esprit plein d’orgueil.

- “Parce que Tu lui a donné la préférence sur moi, alors qu’il est d’origine de boue, une matière vile, tandis que moi je suis de feu une nature noble ! et pour cela je refuse de me prosterner devant lui pour reconnaître sa supériorité !”

ALLAH(ST) lui enjoint alors de disparaître : “Sors d’ici ! tu es banni de ce lieu(le Paradis)” Iblis, qu’ALLAH le maudisse ! lui présente alors une requête : “Puisque tu me punis à cause de lui (Adam), alors que c’est Toi qui m’a égaré, donne-moi un sursis pour me permettre de me venger en l’égarant à son tour, lui et sa descendance”.

- “Ce sursis t’est accordé, et ceux qui te suivront seront, comme toi, les hôtes de l’Enfer ! mais sache que tu ne pourras rien contre Mes serviteurs”.

Ce dialogue est le résumé du dialogue réel relaté dans plusieurs versets ; la suite, nous la connaissons, le diable réussit à égarer Adam et sa compagne Eve ; mais tous deux se repentent après avoir atterri sur notre planète et ALLAH accueille leur repentir et les sauve de l’Enfer.

Nous comprenons ici quel est le défaut qui conduit les gens en Enfer … l’Orgueil !

En fait ALLAH (st) nous dit que c’est l’association à Lui, le fait de placer un autre dieu, ou un objet quelconque, ou une passion que l’on adore à égalité avec Lui ; donc pourquoi l’orgueil nous empêche d’adorer ALLAH (st) comme Lui le veut et qu’en obéissant à d’autres lois que les Siennes, en estimant que nous sommes assez savant pour savoir ce qui nous convient, nous faisons preuve d’égocentrisme et d’orgueil, c’est à dire que nous associons notre personne – notre ego – à ALLAH.

Abdessatar, Musulman convaincu par le message du Coran, qu’il considère comme la parole vivante de son Créateur et des paroles de son Prophète Mohammed, admet sans discussion ni compromis, que Satan s’est donné pour tâche d’égarer les êtres humains c’est à dire de les empêcher d’adorer DIEU et les pousser à bafouer Ses lois. Dans son livre, l’imam al Jaouzi indique dans le détail tous les domaines dans lesquels Iblis s’implique et de quelle manière il manœuvre les êtres humains, que cela concerne l’individu ou les groupes sociaux ; il ne cesse de nous mettre en garde contre lui : “méfie-toi de Cheitane”.

Mon mari prépare aussi des discours pour le prêche des vendredis appelés “khotbah” et je l’aide dans leur rédaction, je ne peux dire à quel point je savoure ces moments de complicité intellectuelle ; d’ailleurs il me sera donné de retrouver ces précieux instants une autre fois en Afghanistan… la dernière… Al-hamdouliLlah !… “Nous sommes à DIEU et vers Lui nous retournerons”.

Quel rôle a joué Iblis dans ce qui t’es arrivé, Abdessatar ?… Le monde entier t’a montré du doigt et t’a accusé d’avoir commis un acte horrible, digne de Cheitane, parce que tu aurais, soi-disant, subi un lavage de cerveau de la part des Talibans, ces gens dénoncés par les médias “d’obscurantisme” et instaurant un régime de terreur et cela me fait mal de voir le journal se réjouir en écrivant : “il a été enterré comme un chien !” ; pour eux, “justice est faite pour le meurtrier !” ; mais es-tu vraiment un meurtrier ? toi, cet homme si réfléchi, si doux, craignant DIEU ? Est-il immoral l’acte que tu as commis ?… retournons en arrière…

Je ne peux pas m’empêcher de parler de mon mari sans le comparer à mon père ; quand nous nous sommes mariés, je lui ai dit : “tu me fais penser à mon père”, je ne sais pas pourquoi je trouve qu’il lui ressemble énormément et pourtant mon père n’avait pas du tout la douceur de mon mari, ni sa tendresse et son affection, il n’avait pas ces gestes là, sans doute il les avait enterré profondément en lui. Nul doute que mon père avait un grand cœur et c’est le point commun qu’il y a entre eux. Ils se sentaient tous les deux concernés par la misère du monde !

J’ai eu du mal à concevoir plus tard qu’il pouvait avoir de bons côtés et même de très très bons surtout par rapport à l’Islam, j’ai longtemps cru ou plutôt les gens croyaient qu’il était radin. Je me souviens qu’il travaillait beaucoup, ma mère me disait qu’il faisait des heures supplémentaires et que lorsqu’on était enfant, il nous rappelait qu’il ne fallait pas oublier ceux qu’on avait laissé derrière nous, c’est-à-dire une sœur de ma mère qui avait perdu son mari et qui s’était retrouvée seule avec ses huit enfants et aussi une cousine dont le mari était devenu aveugle. Pendant toutes ces années, il a partagé son salaire entre eux et nous, il m’a appris la modestie, à ne pas trop demander, à faire attention à mes affaires, à ne pas gaspiller et c’est pour cette raison que je ne marchais pas dans les flaques d’eau, étant petite fille, de peur d’abîmer mes chaussures.

Je voudrais surtout vous parler de son regard par rapport à l’Islam, à sa pratique et par rapport à sa bonté, il ne savait ni lire, ni écrire pour pouvoir parcourir les paroles de DIEU dans le Coran et la sunna du Prophète (ça) et pourtant il a appliqué des choses que je ne découvrirai qu’après sa mort tellement il était discret, j’aurais tant voulu qu’il me mette dans la confidence.

Après avoir visité sa tombe, et en déambulant dans les rues de Tanger, c’est en fait à sa recherche que je suis partie. En empruntant le même chemin que lui, je suis accostée tous les dix pas environ par des femmes qui m’embrassent et que je ne connais pas, par politesse je me laisse faire. Et c’est en rentrant à la maison où je retrouve ma mère à qui je raconte ce qui vient de se passer, elle se décide enfin à me parler de lui autrement que de ce qu’il laissait paraître : “et bien tu sais, ma fille, ton père prenait ce chemin-là exprès, il savait qu’il trouverait ces femmes assises sur le seuil de leur porte, elles étaient divorcées ou veuves et il leur déposait de l’argent dans les mains. Elles savent que tu es sa fille et c’est en souvenir de lui qu’elle viennent te saluer”. Mon frère m’a dit la même chose, quand il est allé à l’enterrement, de tous ces gens qui avaient assisté à ses funérailles : il n’y a pas une seule personne présente à l’enterrement pour qui notre père n’a rien fait, pour chacun il a eu des gestes de générosité, il a aidé beaucoup de pauvres, il n’attendait pas qu’ils viennent vers lui, c’est lui qui les délogeait, il s’est beaucoup occupé d’orphelins, et c’est pour cette raison qu’il faisait attention à son argent et certainement pas parce qu’il aurait été radin comme ceux qui l’ont cru en Belgique.

Plus tard encore, j’apprendrai par ma mère, qu’en passant dans un village où il n’y avait pas d’eau courante, les femmes allaient loin pour puiser de l’eau et il a eu tellement mal au cœur qu’il a réuni ses petites économies afin de financer la construction d’un puits, qui sert encore aujourd’hui à toutes ces femmes. Je me demande ce qu’il aurait accompli, s’il avait été riche !

Quand l’histoire de la famille s’est poursuivie sans lui, et qu’il a pu constater son impuissance, et qu’il a perdu l’usage symbolique de la parole, il n’a pu parler qu’à travers un geste à moi, sa fille, en réponse à mes questions mal exprimées : un geste d’affection, d’un père envers sa fille qui voulait dire : “je t’ai compris, mais j’étais trop faible, impuissant ; et je ne peux que te dire par ce geste que je t’aimais quand je me fâchais sur toi, car j’avais trop peur de te perdre et te sacrifier à l’ennemi, mais celui-ci me tenait à sa merci et je me sentais impuissant à te défendre, mais je sens que DIEU a entendu mes prières et je m’en remets à Lui”, ce geste a été une simple pression sur mon épaule, légère, mais lourde, pleine d’émotions refoulées… Quand j’étais enfant, il se montrait le plus tendre des papas ; il me parlait beaucoup, et j’ai pu construire alors l’image d’un père généreux, profondément attaché à sa famille : il se privait beaucoup pour pouvoir partager avec autrui et c’est ainsi qu’il a imprimé l’Islam dans mon cœur : par sa générosité envers les gens démunis qui sont restés derrière lui au “bled”. Lui comme mon mari sont vraiment des perles rares, en tout cas à mes yeux !

Abdessatar, lui aussi, est touché par la misère que supportent les gens, alors que DIEU a créé tout ce qu’il faut pour tous les êtres humains de la terre, mais malheureusement, il y a une partie de la planète qui a les yeux plus gros que le ventre et qui est prête à faire subir les plus grandes atrocités à ses semblables ! Quelle honte, quand ils vont mourir, pensent-ils comme à l’époque de Pharaon s’enterrer avec leurs richesses volées ? Je me demande dans ce cas qui sont les arriérés ; regardons un instant derrière nous et voyons donc toutes ces grandes puissances qui ne sont plus de ce monde et qui ont tout laissé sur terre, qu’ont-elles donc emmené dans leur cercueil ?

J’en reviens à mon mari dont j’ai retenu une petite chose qui pourrait vous paraître insignifiante mais que j’ai beaucoup apprécié chez lui, son père possédait un magasin d’alimentation où il aimait à se rendre utile, il y avait des gens qui achetait du sucre, du sel, de l’huile… etc, par petite quantité et il surprenait parfois une de ses sœurs à répondre : “non, nous n’en avons pas !” Cela lui faisait mal au cœur et c’est pour cela qu’il proposait son aide à son père dans le magasin, pendant les grandes vacances et ses autres jours de congé, il les lui réservait exclusivement afin de préparer des petites portions de produits de toutes sortes au cas où ces gens viendraient le demander, parce qu’il avait compris qu’ils n’avaient pas de grands moyens.

J’ai trouvé cela très touchant, très beau, c’est ainsi qu’il me faisait penser à mon père, avec ses petits paquets dès son adolescence, déjà, comme moi quand je ne marchais pas dans les flaques d’eau. N’est-il pas vrai qu’ALLAH réunit les âmes qui se ressemblent ?

Avec lui, j’avais “mon dars” tous les jours, il n’a jamais allumé la TV pour regarder un film ou une émission, on passait vraiment notre temps ensemble, quand il était là… il était vraiment avec moi. Cette relation d’amour qu’il avait avec moi, cette sérénité et la paix qu’il trouvait auprès de moi, en rentrant à la maison, toujours souriante, il disait que c’est un cadeau de DIEU et il L’en remerciait. Il avait un très bon comportement, il était vraiment très, très gentil et de ses parents, de ses frères et sœurs il m’en parle pratiquement tous les jours, ils lui manquent beaucoup et il sait qu’il ne les reverra plus.

La dernière fois qu’il est allé en Tunisie, une personne l’a mis en garde et lui a conseillé de fuir car il avait été repéré, seulement parce qu’il était allé quelques fois à la mosquée pour faire la prière, il n’a pas osé en parler à sa famille de crainte de les inquiéter. Il avait le cœur serré de ne plus les revoir, mais sa croyance en l’au-delà lui permettait de garder l’espoir de les retrouver de l’autre côté et d’intercéder pour eux auprès de DIEU s’il meurt en tant que martyr, car ici, disait-il, “nous ne sommes que de passage”.

CHAPITRE 4

Le départ de mon mari

Abdessatar, sous ses dehors angéliques est néanmoins cet idéaliste au caractère entier, épris de justice et prêt à assumer ce qu’il pense être juste ; incapable de se contenter de vivre un quotidien fait de satisfaction tranquille quand il constate l’oppression que subissent les musulmans et le traitement injuste qui leur est réservé ; il souffre de voir l’Islam, la parole d’ALLAH, bafouée sans vergogne par les ignorants qui puisent leur force dans leurs propres mensonges. Il est très vite déçu par ce qu’il appelle le manque d’engagement des musulmans et des imams frileux, incapables de faire une analyse politique et répétant inlassablement des discours insipides qui prétendent, par exemple que le Jihad prôné par le Prophète(ça) est “la lutte contre ses passions” ; “le combat sur le canapé”, sa décision est prise, il ira faire le Jihad, le vrai, le combat dans la voie d’ALLAH ! celui qui répond à l’appel des opprimés quand ils crient : “notre Seigneur, envoie nous un sauveur pour nous délivrer des gens injustes !” et DIEU qui leur répond en sermonnant les croyants : “pourquoi ne partez-vous pas en campagne,“fi sabilillah” quand vous entendez la voix des opprimés ?” Mon mari ne peut plus supporter cette contradiction entres ses actes et sa parole : “je prêche le Jihad et je ne fais rien pour donner l’exemple”, constate-t-il avec amertume.

On pourrait dire qu’en disant cela, il est injuste envers lui-même puisqu’il s’était rendu au Kosovo ; mais se justifier de cette façon lui apparait le comble de l’hypocrisie et son surmoi ne lui laisse aucun repos. Quand il a été refoulé à la frontière du Kosovo, il n’a pas poussé un soupir de soulagement, mais bien au contraire, il a pleuré !

Nous sommes au mois du ramadan et je fais un étrange rêve d’où j’aurais voulu ne pas revenir à cause du bien-être indescriptible ressenti dans mon cœur. Je me vois dans une région montagneuse avec mon mari, nous pénétrons dans une montagne (comme Bourvil le faisait à travers les murs, dans un film) et nous sommes en tenue de combat ; à l’intérieur se trouvent une dizaine de moujaheeds, puis mon mari et moi entrons dans ce qui semble être notre chambre d’un luxe grandiose, ensuite je découvre une salle de bain toute aussi luxueuse et je me réveille au milieu de la nuit et le raconte à Abdessatar qui est ravi qu’ALLAH a offert un aussi beau songe à sa femme et il me dit d’un ton tranquille, comme si c’était tout naturel : “c’est là qu’on va aller !”, car il connaît l’Afghanistan comme un pays montagneux et en réalité sa décision est déjà prise. Et puisque je reviens souvent à vous raconter mes rêves, je me dois donc de vous faire découvrir, ce qu’en a dit le Prophète : “Après moi il n’y aura plus de prophétie” et ailleurs : “les rêves sont de trois sortes : des rêves sans signification, simples reflets de la journée, des rêves psychologiques, ou des aperçus prémonitoires de l’avenir personnel” mais, dans ce dernier cas, il ne faut pas s’appuyer sur eux pour agir ; car “les rêves ne servent pas de références pour juger” et de toute façon, il faut posséder la sciences des rêves, c’est-à-dire être un savant incontesté pour l’interpréter ; en effet, ce que l’on voit dans un rêve peut signifier le contraire ; ou même une scène rêvée de manière identique peut avoir une signification selon le contexte du rêveur ; par exemple, rêver de raisins peut signifier du bien ou du mal selon la saison dans laquelle on le fait et peut-être, en plus, relatif à l’histoire du sujet.

Cependant les projets, en ce qui me concerne, doivent être mis en veilleuse car je me suis sottement blessée par un mauvais mouvement dont la conséquence a été une vitre brisée et une artère coupée au niveau de la main. J’ai besoin de séances de rééducation chez le kinésithérapeute pendant plusieurs mois. Abdessatar me montre là aussi sa grandeur d’âme en redoublant d’attention car je suis vraiment handicapée, j’ai besoin de lui… même pour aller aux toilettes ! et devant mon air gêné, coupable, il me rassure : “ALLAH, en répondant à mes prières m’a donné une femme comme je la voulais et je me dois de lui venir en aide, même dans les moments les plus délicats !”… quelle humilité ! Mon mari repousse son départ, mais ce n’est que partie remise, car il va partir sans moi pour préparer un logement avant que je n’arrive et le jour du départ est programmé.

La longue séparation

On vient de faire la prière de l’Asr, on est face à face, lui et moi, bloqués, émus, incapables de prendre le téléphone pour appeler le taxi qui doit l’emmener, c’est vraiment trop dur ! Je le dévisage, il a les larmes aux yeux et ne parvient pas à bouger lui non plus. A la fin, je me décide, moi, à décrocher le combiné, voilà c’est fait. On reste tous deux figés, à se regarder, je n’en peux plus. Je me réfugie dans la cuisine et me mets à sangloter, auparavant je faisais la femme courageuse en préparant ses bagages, mais j’avais le cœur en mille morceaux et là dans la cuisine, j’ai craqué, j’éclate en sanglots, les coudes sur la table et alors Abdessatar me prend dans ses bras, me serre très fort comme si c’était la dernière fois et lui aussi pleure.

Le taxi est arrivé, il se dirige vers l’escalier et moi vers la fenêtre à le suivre du regard, il monte dans le taxi, se retourne et me fixe, les yeux levés vers moi, il reste fixé dans cette position jusqu’à la disparition du véhicule. Mes pensées se bousculent dans ma tête, vais-je le revoir, ne va-t-il rien lui arriver ? Je suis en droit de le craindre car je sais qu’il va subir maintenant à sonarrivée en Afghanistan un entraînement pour apprendre à combattre. Il m’avait expliqué, en effet que la Tchétchènie avait demandé à l’Afghanistan de ne plus lui envoyer des hommes qui ne pouvaient résister aux rigueurs de la montagne et aux difficultés de la route car les gens qui voulaient combattre aux côtés des Tchétchènes mouraient sur le chemin ; ils demandaient donc aux Afghans d’entraîner correctement les nouveaux combattants avant de les leur envoyer, c’est ce qui attendait mon mari.

L’attente

Mon mari m’a promis de m’appeler rapidement, et voilà cinq longues journées qui se passent avant que je ne reçoive enfin de ses nouvelles ; cinq jours, longs comme un siècle, que je vis dans l’impatience mais aussi dans l’angoisse. Les gens autour de moi ne me sont d’aucun secours pour calmer l’anxiété qui m’envahit et je me rends compte, avec consternation, qu’ils n’ont jamais cru à notre histoire d’amour, inattendue, car, repliés sur nous-mêmes dans notre petit nid douillet, nous n’offrions pas l’image charismatique d’un couple d’amoureux et mes amies sont plutôt perplexes sur le devenir de notre couple ; je ne peux dire à quel point j’ai été blessée par des propos du style “tu sais, quand les gens sont en voyage, ils oublient de téléphoner”, soi-disant pour me ramener à la raison. Quoi !… les gens !… mais il n’a rien compris celui-là !… Qui, d’ailleurs, a compris la merveilleuse histoire d’amour, discrète mais authentique qui nous unit et nous survivra, incha’ALLAH, jusque dans l’Au-delà !

Comment Abdessatar, après ces treize mois passés auprès de moi, avec qui il a vécu une relation en véritable symbiose, un moment inoubliable pendant lequel il a été aux petits soins pour moi avec une affection généreuse. Nous n’avons cessé de bâtir ensemble notre avenir, comment pourrait-il m’oublier alors qu’il ne m’a jamais négligé et qu’il se doute certainement de mon angoisse. Mais qui peut mieux que moi, témoigner de sa valeur à lui, en tant qu’individu et qu’époux : un homme complet et le contraire d’un homme fanatique et borné.

Le téléphone sonne, mon cœur sursaute, je ne fais qu’un bond vers l’appareil. “Où es-tu ?” et j’entends sa voix chaleureuse, le bonheur ; mon anxiété fait place à un sentiment de soulagement, mêlé d’inquiétude, en l’écoutant me narrer ses péripéties londoniennes ; en effet son avion devait faire escale à Londres, mais la police l’a intercepté pour vérifier son identité et elle l’a placé, en attendant, dans un centre, puis elle lui a laissé poursuivre son voyage via le Pakistan, où il doit se rendre pour aller ensuite en Afghanistan. J’ai un mouvement d’humeur contre les autorités londoniennes pour ce que je crois être un excès de zèle.

L’hebdomadaire « Le Vif -L’Express » de février 2002 (n° 2638) apparemment est mieux renseigné que moi, car il avance toutes sortes d’informations qui me sont, à ce moment (le 23 mai 2000), totalement inconnues : Abdessatar aurait voyagé avec un faux passeport et la police anglaise de l’immigration a eu des soupçons ; puis il aurait demandé l’asile politique et cela expliquerait cinq jours de détention à l’intérieur d’un camp de réfugiés ; mais fort astucieusement, il réussit à s’échapper pour téléphoner à un ami à lui, un certain Terbourski, afin qu’il lui fasse parvenir un autre passeport… ce roman vous est narré par le journaliste de la revue mieux que je ne le ferais puisque je n’étais pas au courant.

Mais comme je l’ai revu, par la suite en Afghanistan, je peux confirmer de façon schématique cet intermède londonien qu’il m’a expliqué, mais de manière succincte, car il n’était pas sensé me dévoiler toute la trame politique qu’il y avait derrière ses actes et le journal m’a fait comprendre bien des choses… en bref, donc mon mari voulut bien me donner quelques détails supplémentaires : arrivé à Londres ce fameux 18 mai, il est intercepté par la police londonienne de l’immigration, qui découvre que son passeport est presque périmé ; elle le place en garde à vue cinq jours, puis décide de le relâcher en le conduisant à un centre de réfugiés où il peut trouver le gîte et le couvert en attendant de trouver une solution. C’est trois mois qu’il va passer en Angleterre (du 18 mai au 20 août 2000). Ce séjour, il le met à profit pour arranger ses papiers et fréquenter les centres islamiques londoniens jusqu’à la conclusion heureuse puisque fidèle à lui-même, il m’envoie un coup de téléphone rapide pour m’informer qu’il s’embarque pour le Pakistan… je ne sais si mon récit corrobore le rapport du journal mais après tout, ce n’est pas à moi de dénouer les imbroglios ; mais je partage la détresse de la population des pays totalitaires qui ne peut exprimer ses opinions politiques et dénoncer les injustices dont elle souffre et qui, obligée de s’expatrier, fait un véritable parcours du combattant pour arriver à avoir une existence décente.

En vérité, mon mari semblait avoir un jardin qu’il tenait soigneusement secret, même à moi, et c’est compréhensible puisque par la suite, ses actes ont eu un retentissement politique international… cela veut dire qu’il était tenu de protéger la vie du groupe par sa discrétion, pour ne pas mettre le groupe et ses projets politiques en péril.

Savoir le danger si proche m’aurait impressionnée, et l’angoisse et la certitude de le perdre aurait engendré chez moi un comportement de refus qui l’aurait empêché de mettre ses actes à exécution… bien lui a prit donc, car c’était un homme juste et bon, et il avait sûrement réfléchi au bien fondé de ses idées ; s’il a tué le chef de l’Alliance du Nord, ce n’est probablement pas parce qu’il avait une vengeance personnelle à accomplir… il savait dominer ses sentiments humains pour les relativiser par rapport à l’esprit coranique qu’il avait acquis en étudiant la sunna, le comportement du Prophète (saws) ; il avait comme référence l’exemple du pieux compagnon : Ali.

L’exemple du comportement de Ali, le gendre du Prophète (çs)…un jour qu’il se battait avec un ennemi, celui-ci, qu’il tenait à sa merci lui cracha au visage ; Ali, furieux, leva son sabre pour le tuer, mais soudain il se ravisa et retint son geste… Peu de temps après au hasard du combat, il eut à nouveau le même individu devant lui et cette fois, il lui transperça le corps sans hésiter. Interrogé par ses compagnons, il expliqua que la première fois, il allait tuer le guerrier par esprit de vengeance personnelle et non pour combattre l’ennemi de DIEU… en effet, il jugeait indigne de tuer un homme simplement pour un prétexte aussi mesquin ; seule l’évocation divine justifiait un acte aussi grave que celui d’ôter la vie à un être humain.

La vie est la responsabilité de Celui qui la donne, ALLAH, Le Créateur suprême ; que ce soit un homme ou une bête, aussi insignifiante qu’elle puisse être ; ainsi, dans la religion islamique, le simple fait de heurter un oiseau avec un véhicule vous contraint à verser une aumône pour vous racheter.

Au regard de ces considérations, est-ce qu’on peut accuser mon mari, cet homme croyant et plein de bonté à l’égard d’autrui d’être un terroriste aveugle et borné, animé par des sentiments belliqueux minables et égoïstes ? ou, au contraire un homme réfléchi, prêt à sacrifier sa vie pour sauver des innocents opprimés ? C’est ce que nous verrons par la suite quand nous analyserons le comportement d’Abdessatar en Afghanistan et nous nous mettrons à l’écoute de cet humaniste intelligent et sensible, animé d’une foi réelle.

Pendant ces fameux trois mois, il va m’appeler souvent, il s’inquiète de mon moral et de ma santé, m’interroge sur mes occupations ; toutes ces choses insignifiantes dont le seul intérêt est de consolider le lien qui nous unit. Tous les soirs, vers minuit il sonne, deux à trois fois, mais je ne décroche pas, c’est un signal convenu entre nous car il sait que je suis angoissée et qu’il me manque et que le simple fait d’entendre la sonnerie qui, pour moi, murmure des paroles apaisantes, un simple “bonne nuit”, je parviens à trouver plus facilement le sommeil… trois mois passent ainsi. Un soir, la sonnerie insiste, je comprends qu’il veut me parler et je décroche, il a besoin de me parler ; au ton de sa voix, je sais tout de suite qu’il s’en va et qu’on ne pourra plus se parler comme durant ces trois mois. Il ne me le dit pas encore, je le saurai le lendemain quand je vais l’appeler comme il me l’a demandé car il n’a pas assez d’argent, l’appréhension m’envahit, nous sommes au mois d’août 2000, je n’arrive pas à parler tellement je suis émue. “Raccroche” me dit-il, il a compris mon émotion car lui aussi en est victime ; je me suis alors calmée et j’ai refait le numéro. Il me dit qu’il va aller au Pakistan… je pleure, je lui fais plein d’invocations, et lui en tant que mari amoureux me dit une montagne de mots doux !

Il est donc parti et il me téléphone dès qu’il arrive au Pakistan, et cinq jours après, il me rappelle : “ça y est, je suis en Afghanistan !… cinq jours pour arriver ici”.

- “Alors dis-moi comment c’est là-bas ?”

- “Tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que le décor est bien différent de l’Europe, tu le constateras par toi-même”.

Il ne m’en dira pas plus, car le téléphone est très cher, 100 francs belges la minute. Le contact est coupé, je ne reçois pratiquement plus de communications, sinon quelques fois, je n’en conclus rien, j’ai confiance en lui, le dernier recours, si ça s’éternise, ainsi qu’il m’avaitprévenue avant son départ : “Regarde internet, si je suis parmi les morts, tu me verras”.

Silence, réponse résignée de ma part ? que dire ? c’est un soldat…mais ô mon DIEU que c’est dur de supporter l’absence de mon mari ! pour ce faire, je me réfugie en DIEU et multiplie les invocations.

Pour expliquer cet itinéraire inattendu, il faut que j’explique qu’en fait son premier but a toujours été la Tchétchénie à cause des viols systématiques sur des femmes et mêmes sur des hommes commis par les Russes, inacceptables par mon mari, et comme je l’ai déjà dit plus haut, pour arriver à ce pays, il faut passer par l’Afghanistan et traverser des montagnes très escarpées, c’est un parcours très dangereux, et pour y parvenir il faut accomplir 35 jours de marches épuisantes, quasiment impossibles pour des gens qui ne sont pas entraînés comme le sont les Occidentaux ; certains obstinés mouraient en traversant les montagnes, à cause du froid car les températures sont extrêmes en Afghanistan : froid glacial en hiver et chaleur intense, l’été. Traverser ces montagnes, demande donc des gens entraînés et bien équipés, qui ne deviennent pas un fardeau supplémentaire pour les autochtones, alors qu’ils viennent dans le but de les aider ! Les Tchétchènes ont soumis ce dilemme à l’Afghanistan et au Pakistan et les deux pays ont décidé de faire un camp d’entraînement intensif en Afghanistan.

Mon mari y est contraint, pendant six mois, de suivre cette formation militaire afin d’affronter les Russes qui cherchent à exterminer le peuple tchétchène, comme ces images que les médias adorent passer sans cesse à la télévision, mon mari étaient donc de ceux-là.

Mon départ

Il me reste maintenant à préparer mon propre départ pour rejoindre mon mari ; je suis quelqu’un de méthodique et je ne peux risquer l’aventure sans prendre quelques précautions élémentaires ; tout d’abord m’occuper de ma fille qui doit apprendre désormais à voler de ses propres ailes et me voilà en train de lui chercher un appartement où, désormais, elle vivra toute seule et devra apprendre à s’assumer sans que je puisse lui venir en aide… un vrai cauchemar ce déménagement ! je me sens envahie par un immense sentiment de culpabilité, comme si j’abandonnais ma fille.

D’une part, cela la satisfait, elle va enfin vivre de façon indépendante sans que je lui interdise quoi que ce soit, ce qui m’arrivait de faire parfois ; c’est le désir de tous les adolescents de quitter la chaleur du foyer pour voler de leurs propres ailes ; elle est enchantée… avoir son propre appartement ! Mais mon départ l’angoisse ; certainement, elle doit m’en vouloir, et quelque part au fond de moi, je m’en veux de l’abandonner à elle-même. Je ne suis pas si forte et je ressens un trouble profond et lutte, pendant les neuf mois qui me séparent de mon envol vers l’inconnu, contre un malaise que j’attribue au sentiment de culpabilité maternelle, et quand je prépare ma fille à mon départ, c’est en fait moi que je prépare !…n’ai-je pas raison de suivre mon mari ? n’est-ce pas le devoir d’une épouse, et d’autre part, n’était-ce une véritable lâcheté de le laisser partir seul, alors que nous avions échafaudé ensemble des projets, que nous nous sommes encouragés mutuellement à réaliser ce que d’aucuns appelleraient des élucubrations idéalistes et que nous, nous appelions des visions futuristes à la recherche d’un monde meilleur : le monde islamique, où la loi d’ALLAH règnera dans la sérénité (la sakina).

Je suis maintenant au pied du mur ; je fais un rapide examen de conscience afin de bien déterminer mes intentions. Cela renforce ma volonté, et ma décision devient nette : pourquoi je veux partir ? Pas seulement pour rejoindre mon mari mais aussi pour moi-même !

Je veux partir pour porter secours aux petits orphelins que les Russes ont laissé derrière eux et que les Américains tentent d’achever par l’embargo qui les tuent lentement mais sûrement !

Je veux partir afin de constater les faits par moi-même tels que les conséquences de l’embargo, la misère, la guerre et de rapporter les faits en Occident dans la communauté musulmane. Bien sûr, je sais très bien que je ne peux pas changer le monde, mais j’ai ce besoin de dire “NON” à l’indifférence ; d’essayer de gagner des hassanates (bonnes actions) que j’espère poser sur la Balance au jour du Jugement quand il n’y aura de Juge qu’ALLAH, et de me sentir enfin utile. Mon rêve et mon espoir, c’est de pouvoir revenir en Occident et de ramener mon témoignage sur l’injustice inacceptable ; de toucher des cœurs, afin de rapporter des fonds nécessaires à la construction d’un orphelinat avec tout ce que cela incombe : vêtements, nourritures et médicaments.

C’est à mon tour de prendre l’avion, direction le Pakistan, car l’aéroport international de Djellallabad est sous embargo américain ; nous sommes le 29 janvier 2001… j’atterris à Islamabad et je suis abordée par un frère : “salamou’alaykoum ! anti Malika ?” et je lui réponds “n’am”(oui), et je le suis sans autre salamaleïk, les paroles superflues ne sont pas bien considérées entre hommes et femmes qui ne se connaissent pas. Ils sont deux hommes envoyés par mon mari, pour m’accueillir et me conduire en Afghanistan. “Des Afghans ! en nature !…”, l’un d’eux me remet une lettre de mon mari où il est écrit : “suis bien les instructions des frères, ce sont des hommes de confiance…à mercredi ! Ton amour, Abou ‘Obeïda”. Les instructions, c’est-à-dire les suivre en confiance sans me poser trop de questions, je suis donc dans de bonnes mains, je n’ai pas de crainte à avoir. Une voiture nous attend, on roule pendant des heures et les frères finissent par me déposer dans une famille afghane, c’est là que je découvre la misère avec un grand ‘M’, elle me saute au visage violemment ; telle qu’une Occidentale du XXème siècle ne peut imaginer… j’ai devant moi une femme peut-être de mon âge mais c’est difficile à évaluer, car les épreuves ont marqué ce visage à outrance, la misère se rend complice du temps… c’est triste ; à côté sa maman et sa petite fille de onze ans.

Je veux aller au w.c., un endroit boueux dans un coin de ce qui leur sert de cour, je décide de sortir des claquettes toutes neuves de ma valise et prend le risque de les salir en les chaussant, plutôt que de me souiller les pieds dans la boue… je suis gênée du regard éberlué de mes hôtes… elles qui marchent pieds nus… en plein hiver ! Chapeau, bravo l’embargo ! Là je commence à être dégoûtée, ce que je découvrirai plus tard me fera vomir !

Les frères afghans viennent me chercher à l’aube et me tendent cette fameuse ‘burqa’ que portent les femmes afghanes et que franchement j’ai détesté tout de suite mais les frères ont insisté pour que je la porte et je me suis souvenu de la lettre de mon mari : “suis les instructions des frères” en me disant que je règlerai ça avec mon mari et qu’il n’est pas question que je la porte ; en effet, mon mari va me rassurer en me confirment que la ‘burqa’ n’a jamais été imposée par les Talibans, j’aurai l’occasion de revenir là-dessus plus tard.

Nous pénétrons dans les montagnes et allons les parcourir de six heures du matin jusqu’à treize heures, le panorama est magnifique, j’aurais voulu qu’Abdessatar soit auprès de moi pour contempler ensemble ces belles montagnes gigantesques qui me font penser à ALLAH. Gloire à Toi Seigneur, c’est Toi qui les a créées. Et à cet instant je ne comprends pas pourquoi il n’est pas venu me chercher lui-même, il m’expliquera plus tard.

A mon arrivée à Djellallabad, il est là devant la maison, il m’attend et quand il voit une femme sous une ‘burqa s’avancer vers lui, il comprend que ça ne peut être que moi ; alors il sourit d’un sourire ému, le mien est radieux ! Il n’est pas question d’embrassades exhibitionnistes, un bon musulman n’affiche pas ses états d’âmes en public, nous nous réfugions à l’intérieur de notre foyer pour donner libre cours à nos émotions si longtemps retenues… ! Les gens respectent ces retrouvailles et ne viennent pas nous déranger, à part pour nous apporter à manger pendant trois jours, car ils en connaissent la valeur dans cette situation de guerre dans laquelle ils vivent et qui sépare souvent l’individu de sa famille.

Dans les jours qui suivent, Abdessatar me fait prendre connaissance de mon environnement, de ce qui sera désormais ma nouvelle patrie, mais ce n’est pas ce que j’appellerais une visite touristique. Il me plonge dans la réalité socio-économique du pays… ne sommes-nous pas venus ici pour aider un peuple musulman à se reconstruire ? Abdessatar a l’esprit pratique et vit toujours comme si cette heure était la dernière…

Il me fait d’abord connaître, dans les faubourgs de la ville, les lieux qui ont monopolisé son énergie pendant six longs mois et je comprends pourquoi il lui était si difficile de communiquer avec moi, il y a un seul téléphone dans la ville et il se trouve loin du camp où il a passé la plupart de son temps. J’imagine en voyant le parcours du combattant, à prendre au sens littéral du mot, que les entraînements doivent être plus que difficiles, je découvre peu après qu’il est blessé à l’oreille… l’entraînement se fait à balles réelles ! Il s’est fait soigner sans anesthésie afin de laisser le peu que l’hôpital en possède pour une femme ou un enfant. Il me confirme en pointant du doigt le camp où il a été blessé : “voilà ce qui fait trembler les Américains, ils envoient leurs tueurs jusqu’ici pour nous tirer comme des lapins, je vais t’apprendre à te servir d’une arme, ils ont des espions partout et les gens de Massoud ne sont qu’à trois cents kilomètres d’ici, ils vont certainement chercher à m’abattre. Si pendant mon absence, un homme essaye de pénétrer dans la maison, je ne veux pas que tu lui demandes s’il s’est trompé de maison, je veux que tu tires et ne vise surtout pas les jambes et s’ils sont à plusieurs, je veux que tu tires jusqu’à te faire tuer, je ne veux pas qu’ils te prennent vivante, tu as compris ?” Je suis terrorisée car je n’avais pas conscience de tous ces dangers, alors je m’emporte et je lui dis : “mais pourquoi… pourquoi ? Je ne suis pas venue ici pour faire la guerre, je suis venue pour travailler et avec ce que tu m’apprends, je vais devoir sans cesse être sur mes gardes, mais je rêve ou quoi, c’est un vrai cauchemar !”

J’accepte d’apprendre à utiliser les armes à feu, mais je refuse d’en porter dans la rue comme il essaie de m’y obliger, il est hanté par ce qui pourrait m’arriver. Que s’est-il passé pendant mon absence, qu’a-t-il donc vu ? Plus tard, j’apprendrai ce qui le hante à ce point-là, mais en attendant de le savoir, je refuse de tuer un homme dans la rue pour la simple raison qu’il m’aurait manqué de respect : “je lui flanquerai certainement une gifle, tu peux me faire confiance” et lui, insatisfait de me répondre : “tu n’es pas en Belgique”.

Malgré la peur, je ne réalise pas l’importance réelle du danger et ce n’est qu’au contact des autres femmes afghanes qui m’expliqueront ce qui est advenu à beaucoup de femmes par des gens de Massoud, viols, mutilations des seins, tortures, etc…, encore une fois je suis terrorisée, j’ai très peur. Il sait qu’il a réussi à me faire peur, alors il m’explique que s’il tient à m’apprendre à me défendre, c’est pour ne pas risquer de connaître le même sort au cas où je tomberais aux mains de l’ennemi quel qu’il soit, il pense surtout aux Afghans, qui n’ont pas le sens moral des Talibans et qui se sont révélés de véritables brutes.

“Ne te laisse pas prendre et tire jusqu’à ce qu’on te tue… mais ne te laisse pas prendre vivante !”, il me répètera ces paroles à m’en rendre malade. Quand je ferai la connaissance de certaines femmes bosniaques qui ont fui la Bosnie et qu’elles me raconteront comment les Serbes se sont amusés sur les femmes (je reviendrais là-dessus plus loin), alors je commence à comprendre la hantise de mon mari, lui qui avait tellement peur qu’on mette la main sur moi, et je lui dis pour le rassurer : “Ne t’en fais pas, je te promets que si je suis attaquée pendant ton absence, qu’un homme essaie d’entrer, je tirerai jusqu’à le tuer ou à me faire tuer”, ce n’est que de cette façon que j’ai réussi à le calmer afin d’essayer de vivre plus ou moins normalement.

Mais mon cher instructeur a fait rapidement s’envoler mes quelques illusions, quand il me fait visiter des hôpitaux, des familles et je constate, le cœur serré comment la pauvreté ici est réduite à l’extrême, je n’ai jamais vu cela !… la faim est leur lot quotidien et l’habillement limité au strict nécessaire ; les hommes marchent sans chaussures, nous sommes en hiver et je pleure… pleure sans pouvoir me retenir et mon mari qui insiste en me faisant faire le tour de tout ceci : “afin, dit-il, que tu n’aie plus de doute dans ton cœur, que tu puisses un jour témoigner, regarde, regarde bien parce que ça c’est l’œuvre des Américains, tu vois le résultat de l’embargo ? Les magasins sont vides, les médecins impuissants devant la pénurie de médicaments, les guerres, les gens mutilés, les édifices en ruine… tout ça ce sont les Américains !” Ces six mois passés en Afghanistan ont renforcé sa haine, sans doute parce qu’il est entré dans le film de la réalité des choses inacceptables qui existent autour de lui, film dans lequel je vais me trouver propulsée moi-même quand je découvre de mes yeux qu’en fait les Américains ont ramené l’Afghanistan au moyen âge, le mot est faible, carrément à l’âge de la pierre, INVRAISEMBLABLE ! Je n’accepte pas ce que je vois, c’est très dur à supporter !

Enfin, j’essaie quand même de m’adapter petit à petit à cette vie un peu chiche, par rapport à ce qui me semble être le luxe, en Europe. Les légumes comme les patates et les fruits de saison ne manquent pas, très goûteux car ils ne sont pas industrialisés et on peut se les offrir sans remords mais la viande reste une denrée rare, assez coûteuse pour le peuple afghan démuni ainsi que pour nous et son commerce est très primaire : c’est-à-dire que n’importe quel Afghan qui a une bête à sacrifier, vache ou chèvre, s’institue boucher pour un jour, juste après la prière de l’aube, car le temps chez les musulmans est marqué par les cinq moments de prières officielles surtout chez les Talibans ; l’homme donc gagne une cabane prévue à cet effet et se met à découper la viande morceau par morceau à la demande de chaque client et vend ainsi à 50 fb le kilo ; de même, le poulet est égorgé devant les gens, j’ai pas trop apprécié, mais c’est compréhensible sans un frigo et même s’ils en avaient, il faudrait encore qu’il y ait de l’électricité, ce qui est aussi une “denrée” rare. Bon, soit, le poulet a toute la saveur de ceux qui sont élevés à la ferme et beaucoup moins cher que la viande et bien sûr c’est un vrai plaisir de déguster “une vraie volaille” ; on sent vraiment le goût du poulet. En ce qui concerne les conserves, elles viennent de l’étranger : l’Iran, la Chine et le Pakistan ; elles sont à un prix inabordable, donc je m’en passe, je privilégie les légumes que les enfants vendent au bord de la route. Et parce que je crains de tomber en carence de vitamines je me permets un quart de lait par jour, le prix est exorbitant : 80fb le litre ! Mais le lait m’est indispensable pour me remettre de mes opérations concernant mon bras accidenté.

J’achète aussi du sucre pour mon mari, car moi je n’en prends jamais, heureusement, il est aussi très cher, j’arrive à me passer de tellement de choses qu’Abdessatar finit par me dire : “décidément, tu n’es vraiment pas chère, il suffit de très peu pour te contenter, tu n’es pas matérialiste pour un sou” ; en tant que musulmane profondément croyante, ça me touche très fort et je me contente de lui répondre : “je dois sans doute tenir ça de mon père, c’est ainsi qu’il m’a élevée”.

Il faut se remettre dans le contexte pour mieux comprendre la situation : quand je me rends pour la première fois, en Afghanistan, la pauvre pièce qui me sert d’appartement aurait été considéré comme un taudis par le plus pauvre des Belges : c’est une pièce dans laquelle nous dormons et nous cuisinons, et pour commencer, moi qui pourtant vient d’un pays froid, la Belgique, je gèle, parce que le chauffage est inexistant, la lampe à pétrole qui remplace le lustre de la salle à manger représente, sinon du luxe, du moins un avantage enviable pour les Afghans. L’eau courante ?… elle aussi une denrée rare ; je n’ai qu’un robinet d’eau courante, et il est situé… dans les w.c ! Je peux m’estimer heureuse, j’ai visité des familles qui n’en ont pas, je veux dire par là, ni robinet, ni w.c. En plus, c’est une eau qui est réservée pour laver le sol ou les vêtements, ou même le corps, mais en aucun cas nous ne devons laver la salade ou nous brosser les dents et j’allais oublier de vous dire que cette merveilleuse eau, nous n’avions la chance de la voir couler du robinet que quelques heures tous les quatre jours environ.

Heureusement, il y a un puits derrière la maison et cette corvée parmi d’autres que mon mari s’est attribuée, de la même façon qu’en Belgique il s’était réservé la corvée du nettoyage de l’escalier, malgré mes protestations ; mais voilà, alors qu’en Europe on jette un regard approbatif au mari qui aide sa femme au ménage, en Afghanistan, où chaque membre du couple a un rôle bien défini à tenir, cette inversion est non conventionnelle et la gent féminine ne tarde pas à me faire comprendre sa désapprobation : “Comment oses-tu laisser ton mari puiser de l’eau à ta place ?” m’est-il reproché du regard… heureusement les traces de mon accident sont encore visibles et je me fais forte de les leur montrer comme excuse pour pouvoir m’intégrer au groupe féminin du village en négligeant de préciser que, même si je pouvais faire ce travail, Abdessatar insisterait pour l’accomplir lui-même tout naturellement ; comme mon père n’a jamais laissé ma mère puiser de l’eau au puits du quartier à Tanger. Mon mari poliment attend en retrait que toutes les femmes aient rempli leurs seaux pour s’avancer à son tour, c’est ainsi que l’on comprend pourquoi cette charge est réservée aux femmes, pour éviter une mixité préjudiciable à la paix du village, le code islamique met en garde contre les débordements occasionnés par les appétits sexuels inappropriés et suggère d’éviter la mixité quand elle n’est pas indispensable.

Les Afghans sont conscients de la valeur des Arabes et étrangers qui ont rejoint les Talibans et de leur dévouement à leur cause : gagner leur indépendance contre les gouvernements puissants qui veulent les plier à leurs bottes et ils savent qu’il leur manque trop de moyens pour y parvenir, les moyens économiques et tout ce qui en dépend, à savoir les différentes infrastructures qui doivent être bâties pour permettre à un pays de fonctionner correctement dans le grand cirque de la mondialisation : infrastructure militaire, mais aussi prise en charge de la jeunesse en veillant soigneusement à son éducation, car de la jeunesse dépend l’avenir d’un pays et les Afghans n’ont pas su jusqu’à ce jour s’en occuper ; les Talibans (de l’arabe ‘taleb’ étudiant) ont pu le comprendre, car ils formaient l’élite intellectuelle du pays et leur formation religieuse leur a insufflé l’état d’âme indispensable à la marche équilibrée d’un gouvernement : LA MORALITE !

C’est cette moralité qui fait défaut aux pays dont les gouvernements sont dictatoriaux et où le pouvoir est entre les mains d’un seul homme ; celui-ci, en collaboration avec d’autres individus aussi véreux que lui, organise tout le jeu gouvernemental pour son seul profit, sans s’inquiéter de ses subordonnés et de l’avenir du pays à long terme.

Les Afghans donc, quand je débarque dans leur pays, aiment les Arabes sincèrement et nous faisons tout pour cela car nous partageons tout ce que nous possédons, ainsi les enfants n’hésitent pas à venir frapper à notre porte pour nous demander quelque nourriture et nous le leur offrons avec plaisir car nous avons conscience que c’est DIEU qui nous les envoie, c’est pour cette raison que nous nous sommes privés de pas mal de choses, Abdessatar et moi. Croyez moi, c’est vraiment très dur d’ouvrir sa porte et de trouver un petit enfant avec des claquettes aux pieds et à peine une chemisette sur le dos… en plein hiver, vous tendre une main et l’autre dirigée vers sa bouche… et les dollars qui diminuent dans nos poches !

En effet, ils diminuent, Abdessatar continuera à donner ainsi jusqu’à notre dernier dollar. Mais le Prophète Mohammed (saws) vient nous rassurer avec ses belles paroles : alors qu’en rentrant chez lui ‘Aïcha, lui dit, "il ne nous reste que l’épaule du mouton, j’ai donné tout le reste en aumône aux pauvres" et lui de lui dire : "non, il nous reste ce que tu as donné en aumône”.

Cela veut dire qu’en réalité il restait à mon mari tous les dollars qu’il avait donnés et vous journalistes de caniveaux qui avez insulté mon époux “d’éternel pauvre”, n’est-ce pas plutôt vous qui êtes les éternels pauvres ? Essayez donc de vider vos poches comme l’a fait mon cher Abdessatar ! Il était un Musulman véridique qui craint trop la parole divine qui reproche aux avares : “Pourquoi ne M’as-tu pas nourri quand J’avais faim ? pourquoi ne M’as-tu pas visité quand J’étais malade ?” Et ça vous êtes incapables de le comprendre, parce que vous ne possédez pas le niveau de compréhension nécessaire et vous savez au moins pourquoi ? parce que vous en êtes tout simplement privé par le Créateur.

Revenons donc aux gens qui n’en sont pas privés, quand les Arabes ont atterri en Afghanistan, ils avaient très peu de moyens financiers et comme nous, ils se sont logés dans des maisons de fortune proche du taudis, ce n’est que bien plus tard que l’argent d’Oussama Ben Laden a embelli un peu le quotidien, car il voulait les encourager, conscient du sacrifice qu’ils faisaient en abandonnant ainsi leurs propres pays dans le seul but de plaire à DIEU en choisissant de vivre dans un pays véritablement islamique, c’est-à-dire dont le gouvernement respecte entièrement la chari’a et ne se laisse pas influencer par d’autres lois.

Tout le monde, je pense, a compris maintenant que finalement les lois des hommes ne servent qu’à remplir les poches des plus riches et à vider celles des plus pauvres à travers la planète ! La pénurie de médicaments et les conditions rudimentaires dans lesquelles on soigne les gens sont désolantes. Un jour, mon mari m’accompagne visiter une sœur bosniaque, je la trouve en larmes, son bras droit est paralysé, elle vient d’être piquée par un scorpion, je cours rattraper mon mari qui arrête une ‘rèkcha’ (sorte de petit taxi), et nous embarquons à la recherche d’un hôpital… mais il n’y a pas d’antidote… rien ; un Afghan nous amène dans un autre hôpital, là non plus il n’y a pas d’antidote ! Le docteur lui dit d’essayer d’en trouver un à la pharmacie, mon mari court affolé car la paralysie chez la sœur progresse très vite et il sait qu’elle est enceinte, il revient enfin, le docteur est entouré de trois hommes en blouse blanche qui ne sont que des aides à peine qualifiés, je les vois alors étendre la femme sur un lit de fortune, une table, autour de nous, une foule d’hommes et de femmes attendent leur tour, tous confondus, préoccupés par leurs malaises propres… le personnel médical entreprend d’ausculter la victime du scorpion ; pour cela ils n’hésitent pas devant moi à la toucher et la palper comme ferait un personnel en Occident ; pour eux, ils ont un malade à soigner, peu importe le sexe ; ils examinent attentivement les nombreuses piqûres de moustiques, pour finir, ils lui injectent l’antidote et lui prescrivent une ordonnance pour sa peau, affreusement piquée par les moustiques jusqu’au bout des doigts. Expliquez-moi à la vue de ce compte rendu, de cette scène se déroulant devant moi, comment la télévision, a réussi à trouver des détracteurs témoignant que les femmes ne pouvaient se faire soigner, au temps des Talibans, parce qu’il n’y avait que des médecins hommes ? Est-ce que mes yeux ont menti ?… ou leurs langues ?

Mon premier retour en Belgique

Nous sommes au mois de mai, j’ai hâte de rentrer afin de témoigner de tout ce que j’ai entendu et vu en Afghanistan, auprès de la communauté musulmane. Mon mari essaie de m’en empêcher, connaissant ma sensibilité par rapport à la misère que j’ai rencontrée et sachant que je n’ai pas ma langue en poche, est très inquiet pour moi. Il me croit capable de faire un scandale ! En constatant le rebondissement médiatique qu’a eu mon voyage en Afghanistan et les interrogatoires par la police, je comprends à présent son inquiétude. Et comme je ne l’avais pas pris au sérieux, j’insiste en lui rappelant ses promesses : celle de ne jamais entraver ma liberté, celle de toujours me laisser dire ce que je pense ; je ne peux plus me taire après ce que j’ai vu, j’ai besoin de rentrer et mon espoir est celui de pouvoir toucher des cœurs. Qui sait ? peut-être qu’en rappelant certaines paroles du Prophète (saws) concernant les orphelins, les musulmans prendront conscience de l’obligation morale de chercher à empêcher que cette misère continue, des droits que les autres êtres humains ont sur nous. Je reviens donc en Belgique à la fin du mois de mai et je raconte, je n’en finis pas de raconter cette misère présente en Afghanistan, mais je ne reçois rien en échange, je finis par avoir honte de demander de l’aide financière pour ce peuple envers qui désormais je me sens responsable parce que je sais que DIEU leur donne des droits sur nous.

Je suis arrivée au mauvais moment, car c’était la période des mariages et des vacances d’été ; et je constate avec dégoût que les gens préfèrent investir dans el dounia (de ce bas-monde) plutôt que dans l’au-delà. Ils n’ont pas vu comme moi leurs frères d’Afghanistan tenaillés par la faim pendant des jours, accroupis pendant des heures à scruter l’horizon car il n’ y a absolument rien à faire : pas de travail, pas d’argent, pas de nourriture…

Et à la télévision, les journalistes soucieux de discréditer le jeune Etat des Talibans, comme une propagande, ne cessent de passer sur toutes les chaînes ; apparemment ils se sont donnés le mot ou plutôt un complot afin de préparer l’opinion publique internationale à la guerre en Afghanistan, alors les mensonges défilent sur l’écran : les Talibans empêchent les femmes de travailler, de s’instruire et de se faire soigner. Lisez attentivement ce que moi j’ai pu constater sur place : il n’ y a pas de travail, ni pour les femmes ni pour les hommes, les écoles personne ne les fréquentent, ni les filles, ni les garçons car elles ne sont que ruines, et ici en Belgique quand les radiateurs sont en panne et que le thermomètre affiche treize degrés, les enfants sont invités à rester chez eux, et puis même si ces Afghans, malgré le froid et les ruines, dites-moi, vous les mamans, si vous avez la chance de posséder une pièce de vingt francs, achèteriezvous à votre enfant un cahier ou un pain, quand la misère forcée par les Russes et les Américains a pris racine chez vous depuis plus de vingt ans déjà ? Les femmes, tout comme les hommes manquent de soins à cause de l’embargo des Américains, les conditions sont tout aussi inhumaines pour femmes que pour les hommes, alors je vous pose la question : est-ce à cause des Talibans où est-ce à cause des Américains que les femmes en Afghanistan ne sont ni soignées, et accouchent dans des conditions épouvantables, ni ne sont instruites et sont devenues des mendiantes afin de nourrir leur progéniture, la chose la plus essentielle pour eux ? et les enfants à qui les rares dentistes arrachent les dents sans anesthésie ? Parce qu’en plus de cela, beaucoup de médecins ont déserté le pays afin de chercher fortune ailleurs au lieu de rester soutenir leur peuple, ce que ces fameuses légions arabes au prix de leur vie ont fait à leur place ! Jamais les médias n’ont diffusé autant d’images de la misère en Afghanistan, ce qui aurait dû logiquement faire bouger la conscience humaine ; au contraire, elles ont eu un effet contraire, elles ont servi à plonger les Afghans encore plus dans la terreur afin que les Américains et leurs petits toutous viennent dévaliser leur pays des richesses dont il regorge et que les Américains rêvent de posséder, n’est-ce pas du vol ? Je croyais que le vol était une infraction grave, que c’était interdit par les valeurs de l’Occident, de qui se moquent-ils ? Ils volent, ils tuent impunément tous ceux qui essaient de se dresser contre leur soif de s’approprier finalement la planète entière ? A qui le tour ? Au cours de ces deux mois que j’ai passé à Bruxelles, je ne cesserai de penser aux gens que j’ai laissés derrière moi, et quand j’ai mon mari au téléphone, il me presse de rentrer jusqu’à hausser le ton, ce qu’il n’avait jamais fait. Je me sens très mal à l’aise et je regrette même d’être revenue, déçue des réactions égoïstes des gens qui ne pensent qu’à préparer leurs vacances et leurs fêtes pour lesquelles ils n’hésitent pas à y mettre le prix.

Et moi je n’hésite pas à comparer leur égoïsme à l’embargo des Américains !

Heureusement, mon mari me console au téléphone en m’apprenant que la maison est terminée et qu’il a emménagé une chambre en plus pour pouvoir accueillir au moins deux orphelins, il sait lui comme cela me tient à cœur. Et quand je parle de maison, n’allez pas croire que c’est comme chez vous, ce n’est que de la terre ! Il me rassure aussi à propos des finances, il a trouvé un travail, désormais nous aurons un salaire.

Je n’ai pas su concrétiser mes projets parce que la guerre a éclaté, mais El hamdoulillah, c’est l’intention qui compte auprès de DIEU, je pense avoir fourni les efforts pour cela, c’est-à-dire le sacrifice de me séparer de ma fille, de ma maman, de mes frères et de mes sœurs, des radiateurs bien chauds en hiver, de l’électricité 24 heures sur 24, de la salle de bains etc… Mais tout cela, c’est parce qu’Allah (SWT) ne l’a pas permis, j’espère seulement qu’Il a accepté tout ceci de ma part et que j’ai été sincère avec Lui afin qu’au jour de la Résurrection je puisse Lui dire : “Voilà Seigneur, j’ai fais le pas, j’ai essayé de faire du bien comme Tu Le recommandes dans Ton Coran”. Et tant pis ! Tant pis pour ces gens-là, pour ces ami(e)s qui m’ont écouté et ne m’ont pas entendu, qui ne se sont pas mobilisés afin d’assumer leurs responsabilités, afin de sauver leur peau devant DIEU quand Il les interrogera sur le devenir de l’argent qu’Il a déposé dans leur mains, lequel tout compte fait Lui appartient !

A chacun son fardeau, Ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas, ils s’entourent de tellement de choses inutiles, alors qu’ils pourraient en faire des sadakats (aumônes) qui les sauveraient de l’Enfer comme l’a dit le Prophète Mohamed (saws) : “Protégez-vous de l’Enfer ne fut-ce qu’avec une demi datte”. Malheureusement, les musulmans sont tombés dans le piège de la consommation, s’ils pouvaient réellement compatir envers leurs frères, l’Islam serait une véritable grande puissance sur terre.

CHAPITRE 5

L’espoir d’une vie meilleure

J’arrive à Islamabad où je suis attendue cette fois par un couple d’Afghans et dès que je monte dans la voiture, j’entends la sonnerie d’un GSM, c’est mon mari qui s’enquiert de mon arrivée et bien sûr j’en suis heureuse mais je ne serai près de lui que le lendemain matin.

Nous ne resterons que trois jours ensemble avant qu’il ne parte vers l’Alliance du Nord où, m’avait-il dit, il avait un reportage à faire, j’étais un peu inquiète parce que je sais que les gens se battent entre eux, mais en même temps je suis contente pour lui parce qu’il a enfin l’occasion d’exercer son métier. La veille de son départ il me dit : “en rentrant, je passe par Kaboul, prépare-moi une liste de ce que tu as besoin, je serai de retour dans quinze jours”.

Durant ces quinze jours, j’en profite pour me reposer de mon voyage, lire, rendre visite aux gens avec lesquels j’avais fais connaissance. Je me promène dans Djellallabad entièrement libre sans contrainte de porter la ‘burqa’, ce sac en plastique comme je l’avais nommé et d’autres femmes suivent mon exemple ! Je passe tous les jours devant les Talibans et je peux vous affirmer qu’ils ne m’ont jamais fouetté, ni moi, ni les autres femmes. Les médias mentent afin de discréditer ce jeune Etat qui essaie de se mettre en place tant bien que mal, vu les guerres incessantes et l’embargo des Américains !

Je suis allée partout à Djellallabad, non pour faire des courses, mais pour me promener et rencontrer des gens, car les courses, ce sont les hommes qui s’en chargent. Ces hommes trop galants ne laissent pas les femmes porter les paquets et quand mon mari s’en va, il charge un ami à lui de m’acheter tout ce que je demande. Ainsi, ce frère qui est mort à Tora Bora au mois du ramadan, bombardé par les Américains (puisse ALLAH accueillir son âme en paix), venait frapper à ma porte deux fois par jour, tôt dans la matinée et juste avant le coucher du soleil, et il est convenu entre les hommes de ne parler à leurs femmes que de derrière une porte et ceci par pudeur, ce que les Occidentaux ne peuvent pas comprendre. C’est de cette façon qu’à l’époque du Prophète(saws) les compagnons se comportaient, et c’est ainsi que mon mari et les autres hommes cherchaient à leur ressembler comme en Occident certaines personnes aussi tentent de ressembler à leur ‘fans’, sans se soucier de leur moralité qui souvent laisse à désirer, ces hommes donc, leurs ‘fans’, ce sont le Prophète (saws) et ses compagnons. Je compte les jours, j’attends mon mari avec impatience et quand, au bout de vingt jours, il n’est toujours pas rentré je commence à m’inquiéter sérieusement, je ne reçois aucune nouvelle de lui, ça ne lui ressemble pas, alors je décide d’écrire une lettre à un frère dans laquelle je lui expose mon inquiétude. Et tout de suite il m’écrit lui aussi en me rassurant que mon mari sera là dans quelques jours, mais au fond de moi je ne suis pas tranquille parce que c’est de lui que j’aurais voulu recevoir une lettre, comme les autres femmes en reçoivent quand leurs maris s’en vont afin de les rassurer, mais je garde toujours l’espoir de le voir franchir la porte. Je suis prise d’angoisse, ça fait maintenant presque un mois qu’il est parti, j’ai un mauvais pressentiment que j’essaie de chasser en faisant la prière du besoin où je demande à DIEU de me donner des nouvelles de mon mari et de le protéger dans son travail au cas où il aurait des difficultés sur le terrain, s’il ne me donne pas de ses nouvelles lui-même, c’est qu’il est en est certainement empêché.

Mort de mon mari, menaces de guerre

Et ainsi passent les jours jusqu’au 12 septembre ; en sortant de chez moi pour rendre visite à une famille suédoise qui s’exprime très bien en dialecte marocain que je comprends parfaitement, je rencontre une femme pakistanaise qui me salue et s’adresse à moi en arabe, je comprends à peine quelques mots et ceux que je retiens font sursauter mon cœur : “zawjek, chahid, abou’Obeida”, je me dis en moi-même : “non, je n’ai pas compris”. Alors j’emmène avec moi un de ces enfants qui joue dehors et me dirige vers la mosquée, là, le frère à qui mon mari m’avait confié, me voit arriver vers eux et vient vers moi, je lui dis alors : “qu’est-il arrivé à Abdessatar, la mère de cet enfant m’a dit qu’il est mort, j’ai mal compris n’est-ce pas ?” Il baisse la tête, c’est la première fois qu’il me voit en face de lui, pour un instant j’ai mis leurs usages de côté que j’avais toujours respecté jusque là, mais c’est trop grave, j’ai besoin de savoir et très vite, après tout c’est de la vie de mon époux qu’il s’agit, très respectueusement il me propose de retourner à la maison, il préfère ne pas me parler dans la rue. En effet, quelques minutes après que je sois entrée, il frappe à ma porte et de derrière je l’entends pleurer en m’annonçant la mort de mon mari : “oui, c’est vrai, Abdessatar est mort”, nous pleurons tous les deux et s’il n’y avait pas eu cette porte entre nous, je pense que je serais tombée dans ses bras. Il est resté un long moment avec moi à chercher à me consoler, mais comme lui-même ne cesse de pleurer, il remet à un peu plus tard de revenir m’expliquer les circonstances de la mort de mon mari. Entre-temps, d’autres frères sont allés chercher Sylvie, une Française, afin qu’elle soit auprès de moi et surtout parce que nous parlons la même langue et ils lui disent : “maintenant, elle sait pour son mari, il ne faut pas la laisser seule”. Apparemment, tout le monde savait que mon mari était mort, et la consigne était de ne rien me dire, car mon mari avait enregistré une cassette audio à mon intention dans laquelle, il m’annonce lui-même sa mort, il ne voulait pas que je l’apprenne par quelqu’un d’autre. Et cette femme qui m’a fait ses condoléances dans la rue a fait une erreur, car j’apprends tout de suite après que les hommes avaient chargé leurs femmes de ne rien me dire, c’était la consigne de mon mari. Le soleil commence à se coucher quand Sylvie arrive, accompagnée des frères ; en ouvrant la porte, elle me prend dans ses bras, elle pleure aussi, mais aussitôt, elle me fait le rappel en me disant : “Ina lillahi wa ina ilayhi raji’oun”, nous appartenons à ALLAH et nous retournons à Lui, je la regarde et je lui dis : “C’est la prière du maghreb, faisons la prière, j’en ai besoin pour ne pas perdre la tête”. Je vais beaucoup pleurer dans cette prière où je vais appeler très fort en moimême ALLAH afin qu’Il m’aide dans cette nouvelle épreuve dans laquelle j’ai très peur d’échouer. Merci mon DIEU de m’avoir soutenu au premier choc de l’annonce de la mort de mon mari. La douleur m’a transpercé jusqu’au plus profond de mon être, une douleur bien compréhensible vu l’amour que j’éprouve pour Abdessatar. Je vais alors plonger dans un profond chagrin, il me manque déjà tellement et c’est pour ça, quand les frères m’annoncent la menace de guerre par les Américains, franchement à cet instant-là, pour moi toute les bombes du monde peuvent pleuvoir sur moi, quelle importance ?

Sylvie m’a préparé quelques affaires dont j’aurai besoin ; en effet je suis obligée de les suivre, dorénavant ils ne me laisseront plus seule pour ne pas sombrer dans mon chagrin. Et l’ironie de tout cela, c’est que pendant que les Afghans fêtent la mort de Massoud et que des dizaines de femmes afghanes et non afghanes viennent me féliciter de ce que mon mari a fait, je suis douloureusement endeuillée et je ne comprends pas leurs joies. Quand je reçois enfin la visite de Carola, elle remarque que je suis tordue de douleur et c’est la première et la seule femme qui prononcera des paroles de condoléances, elle qui a perdu son premier mari tué par les gens de Massoud. C’est très dur pour moi de me remémorer toute cette période.

La première nuit, je n’ai pas fermé l’œil, Sylvie avait fini par s’endormir près de moi, elle et ses enfants, je les ai observés ainsi jusqu’aux premières lueurs de l’aube où tous les gens de la maison se sont levés pour la prière. Et quand le frère à qui mon mari m’avait confié vient s’enquérir de mon état, je lui dis, bien sûr encore sous l’influence de mon chagrin : “je veux retourner chez moi”, il comprend dans un premier temps que c’est à Djellallabad, alors il me répond : “non, reste ici avec les autres femmes, il ne faut pas que tu restes seule, tu as besoin de compagnie”, je lui précise : “je veux rentrer chez moi à Bruxelles, je ne peux plus rester en Afghanistan sans Abdessatar, je suis à présent sans famille et il était tout pour moi” ; il insiste, je me rends compte que sa réponse est catégorique : “non, tu ne peux pas retourner en Europe, ton mari ne voulait pas, sois patiente, dans quelques jours tu recevras une cassette audio qu’il a enregistré à ton intention”, je lui réponds : “d’accord, j’attends cette cassette, mais en attendant je veux que les frères commencent à organiser mon retour en Belgique, il n’a jamais été question avec Abdessatar que je sois retenue contre ma volonté”. Il m’entend pleurer et aussi doucement que possible, il me dit : “prends donc le temps de réfléchir, donne-toi au moins un mois, écoute la cassette de ton mari attentivement, peut-être que tu changeras d’avis, pour l’instant tu réagis sous l’émotion et ne t’en fais pas, moi et tous les autres frères, nous sommes près de toi, Abdessatar t’a confié à nous et nous veillons sur toi jour et nuit, si tu as besoin de quoi que ce soit, demande-le à n’importe lequel d’entre nous et quand les choses se seront calmées, je te ramènerai personnellement jusqu’à ta maison”. Je finis par accepter sa proposition, et je me réfugie au fond du jardin, il y a trop de monde et moi j’aimerais tellement rester seule, je les remercierai plus tard de ne pas m’avoir abandonné à moi-même. Je plonge à nouveau dans mes pensées, je me remets en question comme en Belgique, quand il a fallu que je me prépare à tout laisser derrière moi, les raisons réelles qui m’ont poussé à m’envoler vers l’Afghanistan, vers l’inconnu, ce qui n’est plus aujourd’hui le cas. C’est vrai, mon mari n’est plus là et c’est maintenant que je dois me prouver que c’est aussi pour moi-même que je suis là, que j’ai un projet en cours déjà bien entamé avec Abdessatar, il ne me reste qu’à continuer sans lui, ce sera très dur de survivre sans lui à mes côtés, mais je dois arriver à surmonter mes épreuves, je n’ai pas le droit de me laisser dépérir en voyant toutes ces souffrances autour de moi. Je vois sur les routes, les Afghans avec leurs baluchons sur l’épaule comme à la télé dans les films. Les films sont-ils sortis de la télé ou est-ce moi qui suis entrée dans les films, tout se bouscule dans ma tête, je continue de m’enfermer dans la chambre que les frères et les sœurs ont laissé pour moi tandis que les autres femmes se partagent le reste de la maison Je suis consciente de cette attention envers moi, ils ont tout fait pour me donner l’envie de rester avec eux. Mais je ne suis pas une personne qu’on peut convaincre quand j’ai pris une décision.

L’ami de mon mari vient tous les matins prendre de mes nouvelles, et un matin je descends avec cette décision que je lui annonce et le remplit de joie : “salamou’alaykoum, comment vas-tu, as-tu besoin de quelque chose ?” Je lui réponds : “oui, j’ai besoin de retourner chez moi pour prendre le reste de mes affaires, je n’ai pas un seul livre et j’ai besoin de m’occuper, j’ai décidé de rester, j’ai compris que je dois continuer sans Abdessatar et je sais aussi que vous ne me laisserez jamais seule, j’ai besoin d’une voiture parce que je n’ai pas mal de choses à prendre chez moi”, j’entends dans sa voix qu’il est heureux de mon changement d’avis et il me le dit : “Al hamdoulillah, je suis très content de ce changement, je suis très occupé aujourd’hui, mais je t’envoie un autre frère qui va t’accompagner, c’est un Saoudien, sois en confiance avec lui, il connaissait très bien Abdessatar”. Après avoir récupéré mes affaires et celles de mon mari que j’ai donné à ceux qui en ont besoin, je me suis rapprochée des autres femmes qui ont été de véritables sœurs pour moi ; avec elles finalement j’avais tant de choses à partager puisque certaines d’entre elles étaient séparées de leurs familles ou avaient fui leur pays d’origine où elles étaient persécutées parce qu’elles étaient Musulmanes, mais je reviendrai là-dessus plus loin.

Je reçois enfin cette fameuse cassette que mon mari m’a laissé pour me dire un dernier ‘au revoir’, un dernier ‘je t’aime’, et j’espère trouver l’explication de son geste, mais il n’en est rien. Dans un premier temps, je voulais vous dévoiler son contenu, je l’avais même déjà écrit, puis je l’ai effacé en pensant qu’Abdessatar aurait probablement souhaité que ses derniers mots restent entre lui et moi, tout ce que je peux vous dire c’est qu’il m’a transmis à travers cette cassette de l’amour jusqu’à la fin de mes jours. Je peux dire… et je tiens à le dire, cet homme en tant qu’époux, m’a comblé, je n’ai rien à lui reprocher et je continuerai de l’aimer…toujours ! Plus encore j’espère… pour l’éternité !

J’ai reçu en fait une deuxième cassette destinée à la famille de mon mari qu’ils ne recevront jamais et que je n’ai pas écouté puisque c’était une ‘amana’ que je devais respecter, et le frère me tend une enveloppe en me disant : “ceci, c’est Oussama Ben Laden qui te l’envoie et voici 500 dollars qu’il te donne pour rembourser une dette de ton mari, il faut que tu écrives une lettre dans laquelle tu confirmes avoir reçu tout ce que je viens de te remettre, mais il n’est pas pressé, je repasserai la prendre dans quelques jours”.

Je le remercie, je ne comprends pas pourquoi je reçois une enveloppe d’Oussama Ben Laden, mais je ne m’éternise pas là-dessus car j’ai hâte d’écouter la voix de mon mari, alors je remonte très vite en portant le sac de voyage que j’ai préparé moi-même pour lui et je m’enferme de nouveau dans ma chambre, je dépose cette enveloppe que j’oublierai presque d’ouvrir, ce que beaucoup d’entre vous ne peuvent pas comprendre parce qu’elle vient d’Oussama Ben Laden, mais moi tout ce qui m’importait, c’est ce que mon cher Abdessatar avait à me dire pour la dernière fois.

J’ai d’abord ouvert le sac qui contenait ses affaires, son odeur s’en est dégagée et j’ai pleuré en pressant ses vêtements sur moi, j’ai pleuré longtemps en suppliant DIEU : “Seigneur, donnemoi la force et la patience de supporter l’absence de mon mari, ne me laisse pas seule, aie pitié de moi, ne m’abandonne pas ya ALLAH…” puis j’ai mis la cassette en route et j’ai écouté sa voix… c’était merveilleux de l’entendre à nouveau, j’écoutais enfin ses dernières paroles, ce qu’il avait à me dire juste à moi et je l’écouterai ainsi tous les jours, même quand j’étais dans les montagnes où je me retirais loin de tous, jusqu’à ce que je sois attaquée par les gens de Massoud et que dans ma fuite, mon sac soit resté derrière moi. Heureusement, parce qu’il contenait des photos de mon mari et son passeport, et trop de gens savaient que j’étais sa femme. Pour ne pas devenir un fardeau pour les autres, j’écrase mon chagrin et je participe à la vie active de la maison, je cuisine, je nettoie, je joue beaucoup avec les enfants, ceux de Sylvie s’attachent à moi rapidement, surtout ses deux fils, je parle le français et ils en sont ravis.

Un jour, Hamza âgé de neuf ans me dit : “khalti oum Obeïda, je trouve que tu passes beaucoup de temps dans ta chambre, c’est pas bon, tu sais ?”, une autre fois ce sera son petit frère de six ans, Mehdi qui rêve de rester près de moi, mais il y a d’autres enfants dans la maison alors parfois, il frappe à ma porte et je lui dis d’entrer : “est-ce que je peux rester avec toi, rien que moi, tout seul ?” “bien sûr, rentre et ferme la porte”. Je sais que leur père leur manque, alors j’essaie de leur donner un peu d’amour, l’amour d’une tante.

Les frères décident de nous emmener dans les montagnes où nous resterons une quinzaine de jours environ, nous sommes sept femmes et huit enfants, je dors dehors, en contemplant le ciel illuminé de milliers d’étoiles. La sœur yéménite se joindra à moi avec ses quatre petits enfants et un soir alors que tous dorment, elle s’allonge en face de moi et me dit : “de toutes les épreuves que j’ai traversé dans ma vie, et malgré la menace de guerre, je suis vraiment très heureuse de te connaître, ça vaut la peine de te rencontrer, car tu es une sœur véridique et je t’aime en ALLAH depuis la première fois où j’ai posé les yeux sur toi” .

Je me demande ce qu’elle est devenue, nous avons été séparées juste avant que je ne sois attaquée par l’Alliance du Nord à la maison. Les scorpions et les serpents ne me font plus peur, la région en est infestée mais je récite mes invocations et je m’endors avec mon ‘adkar’, il ne m’arrivera que ce que DIEU a décidé pour moi. Dans les montagnes, nous n’avons pas d’eau courante ni d’électricité, mais nous nous habituons très vite, il y a un puits, j’y puiserai moi-même de l’eau pour tout le monde, ça me fait plaisir de me rendre enfin utile et en plus ça me fait de l’exercice, nous avons des lampes à pétrole dans toutes les pièces, même dehors. C’est agréable de nous retrouver le soir, assises par terre, autour du repas, avec toutes ces lampes qui illuminent les alentours et ainsi nous apercevons les chiens qui n’osent s’approcher qu’à cette heure-là à la recherche d’un os et de nourriture que je dépose à leur intention. Une sœur marocaine me réveille toujours avant l’aube, afin me dit-elle “d’implorer DIEU avant la prière de l’aube”, puis doucement, nous réveillons les autres, et alignées l’une à côté de l’autre entourées de ces gigantesques montagnes, nous nous prosternons devant le Créateur, sur le sable et les cailloux ! On se croirait revenues à l’époque du Prophète Mohammed (saws) !

Aux premières lueurs du jour, je les observe et je vois des grottes, apparemment habitées puisqu’il y a des gens qui vont et viennent, on se croirait vraiment au Moyen-âge.

J’ai beaucoup apprécié ce séjour au creux des montagnes, elles m’ont toujours impressionnées, et j’apprécie aussi ces moments intimes entourée par ces montagnes quand je me retire au loin avec mon Coran afin de le réciter, c’est délicieusement extraordinaire, je sens ma foi remonter à un point où plus rien ne me fait peur, tout ce que je veux, c’est ALLAH, alors franchement toutes les bombes du monde pouvent tomber sur nous, ça ne me fait ni chaud ni froid, je constate le même état d’esprit chez les autres femmes. Nous ne manquons de rien, car les hommes nous approvisionnent absolument en tout, matelas, couvertures, bonbonnes de gaz, lampes à pétrole, vaisselle, nourriture en grande quantité pour que nous puissions partager avec toutes les femmes afghanes et leurs enfants qui passent nous rendre visite tous les jours.

Moi aussi je leur rends visite, elles sont très accueillantes, je remarque qu’elles sont très bien éduquées et je dirais même qu’elles ont vraiment de la classe et ne sont pas du tout des mendiantes, ce qu’elles ont voulu sans doute nous prouver en nous recevant avec une table variée de toutes sortes de mets que nous avons, Leila, sa sœur et moi, dégustés à volonté. Malheureusement, ce bref séjour prend fin, car les hommes ont décidé de nous ramener à Djellallabad, et je les quitterai qu’avec grand regret et l’une d’entre elles me serrera très fort dans ses bras et d’un doigt pointé vers le ciel, elle me dit : “ALLAH ou Akbar”. En tous cas, je constate avec soulagement que ces gens, même s’ils ne savent pas lire, ont compris qu’ALLAH est au-dessus de toutes ses créatures et qu’Il est un DIEU unique !

Nous revenons donc dans notre ancienne maison où je retrouve ma chambre, je ressens alors le besoin de me retirer loin de tout, car mon chagrin, le souvenir d’Abdessatar remonte à la surface et il me faut un endroit complètement calme afin de méditer sur ce qui m’arrive.

Je demande à un des hommes de faire venir l’ami de mon mari, il le fait appeler par radio, et arrive aussitôt, je lui fais part de mon désir de solitude, qu’il prend très à cœur et il me dit : “Pourquoi, quelqu’un a-t-il été désagréable avec toi ?”, je le rassure : “non, j’ai seulement besoin de me retrouver seule pendant quelques jours”.

Le soir même, l’ ‘Emir’ des Algériens vient me chercher, accompagné de sa femme et me conduit dans sa maison où il m’a préparé une chambre et à côté une salle de bain exclusivement réservée à mon usage personnel, toutes ces attentions envers moi me touchent énormément, je me sens aimée par eux et comment ne pas les aimer moi aussi ?

La guerre

C’est le vendredi 5 octobre 2001, je m’en souviens comme si c’était hier. Ce frère use avec moi de beaucoup de psychologie, il a compris ma souffrance et il fait tout pour rendre mon séjour agréable, il m’apporte une télévision, une vidéo et des cassettes pour me distraire, comme je ne demande jamais rien, de lui-même il m’achète des tas de gâteries, sa façon à lui de me dire que je suis importante pour lui en tant que sa sœur en Islam bien sûr, j’apprendrai plus tard au Pakistan qu’il a été tué dans les montagnes de Tora Bora. Puisse ALLAH t’accueillir dans son Paradis, mon cher frère ! Allahoma Amin !

Je passe donc mes journées à écouter les nouvelles à la radio, à réciter le Coran, à penser à mon mari, à regarder les photos de notre mariage et un soir pendant que je suis dans mes pensées en Belgique avec une espèce de nostalgie, à imaginer toutes mes amies et ma famille qui, sans nul doute, doivent s’inquiéter à mon sujet devant les informations à la télévision, je suis éjectée d’où je suis allongée jusqu’à l’autre côté de la pièce en entendant un énorme ‘BOUM’… que je n’oublierai jamais… j’ai cru un instant que les murs allaient s’écrouler sur moi. J’ai senti la terre bouger sous mes pieds. Je tremble tellement fort que mes genoux se cognent entre eux mais malgré le choc, ma première pensée est celle de ma prière de l’ “e’cha” que je n’avais pas encore fait et j’ai eu peur de mourir sans elle. Il faut que j’arrête de trembler, car c’est tellement intense que je n’arrive pas à faire mes ablutions. A ce moment, la femme de l’Emir vint me dire : “viens, il faut partir”, je lui réponds : “non, je n’ai pas encore fais ma prière”, l’Emir lui dit calmement comme si de rien n’était : “laisse-la d’abord faire sa prière, elle a raison”.

Alors je me suis calmée, j’ai pensé à ALLAH et je me suis dis : “alors Bush, tu t’es décidé ?…et bien bismillah, alhamdoulillah la koulihal !" J’ai alors fait mes ablutions et ensuite ma prière et tout de suite après la deuxième bombe est tombée juste à huit kilomètres de nous, dommage qu’elle n’ai pas atterri sur moi pendant que je faisais ma prière, je m’en serai allée alors en paix vers mon Seigneur, mais ce cadeau n’est pas donné à tout le monde !

Les frères sont venus chercher mes bagages et m’ont conduite jusqu’à une voiture, il y avait plusieurs phares allumés, ce qui me permettait de les distinguer, je les entendais très bien et je les regardais embarquer leurs armes et des cartons de munitions.

J’étais entourée de vrais Moujahidines, les lumières de la terre, comme je les appelle à cause justement de cette lumière qui éblouit leur visage. J’avais peur, mais en même temps, j’étais hyper excitée… j’étais… je ne sais comment expliquer cela… j’avais “bon” parce que j’étais parmi eux, parmi ces combattants qui se sont dressés contre les grands Manitous de ce monde qui mènent la terreur à travers la planète et veulent par tous les moyens se l’approprier.

Et ces hommes-là ont su dire “NON”, ils sont prêts à se battre jusqu’à la mort ou la victoire.

Ma’cha’ALLAH… je me sens à ce moment-là, propulsée en arrière dans le 14ème siècle, à l’époque du Prophète Mohamed (saws)… Al hamdoulillah ! Je trouve les frères très étranges, car malgré les bombardements, ils pensent encore à mon confort puisqu’ils me déplacent avec matelas, couverture, nourriture,…

Dans ma nouvelle maison, je ferai la connaissance d’une sœur occidentale qui ne restera que trois jours avec moi ; je ne suis pas seule, dans ce domaine, il y a une trentaine d’hommes. Je rencontre aussi une famille qui vient de Palestine, j’aurais aimer converser avec elle, malheureusement, je ne comprends pas l’arabe. Le jardin est immense, les frères y sont installés et j’aimerai tellement prendre l’air, en profiter moi aussi, le soleil est magnifique, alors j’écris une lettre que j’adresse aux hommes dans laquelle je leur demande gentiment de me laisser l’accès libre d’une partie du jardin afin d’être à l’aise, les femmes que je ne connais pas ont l’air surprise de ma demande, mais les hommes apparemment ne le sont pas, parce que dès qu’ils ont lu ma lettre, ils se mettent au travail et je les vois installer une cloison à travers tout le jardin et de cette façon je peux me dorer au soleil toute la journée, habillée simplement, sans mon voile islamique.

Je trouve les frères vraiment galants ! Un matin alors que je suis allongée par terre, dans le jardin, j’entends le grondement d’un avion, puis je le vois, ensuite il largue sa cargaison de bombes plus loin. Je n’ai pas bougé de ma place, l’habitude s’installe très vite, je n’ai tremblé finalement qu’au premier bombardement, sans doute à cause du bruit auquel on ne s’attend pas. C’est drôle, je ne ressens aucune peur, j’ai appris à lever les mains au ciel, à invoquer intensément DIEU en sachant qu’Il ne rejette pas les demandes de ses créatures. Une semaine passe ainsi, sous les bombardements intenses qui me poussent à invoquer DIEU avec plus de ferveur, je me suis sentie si proche de Lui que j’ai cru sincèrement qu’Il allait me rappeler à Lui d’un instant à l’autre !

Sylvie, les autres sœurs et tous les enfants me manquent, d’ailleurs je reçois une lettre de sa part que me remet un frère, je leur manque à eux aussi, je ressens l’envie forte d’être à nouveau avec eux, alors je m’empresse d’en parler aux frères qui me conduisent à l’ancienne maison où je retrouve mes chères compagnes. Les enfants se jettent sur moi en criant : “khalti, khalti oum Obeïda est revenue”, et tout le monde m’embrasse, je suis ravie d’être enfin avec eux et nous allons désormais nous serrer les coudes sous les bombardements, décidées à ne pas nous laisser impressionner par les Américains.

Nous nous encourageons mutuellement, nous expliquons aux enfants que c’est la guerre et que nous risquons d’être blessés à tout moment et même de mourir, ils sont terrorisés et se mettent à pleurer. Heureusement, le soir quand les bombardement commencent, les enfants sont endormis. C’est gentil Monsieur Bush d’attendre que les enfants s’endorment pour bombarder, je n’oublierai pas cette attention envers eux…

La jeune Afghane qui vit avec nous déteste les Américains et les Russes, c’est compréhensible, elle a vingt ans, elle est née pendant l’invasion russe et a grandi, sous l’embargo des Américains, je vous laisse imaginer ce qu’elle peut ressentir, son père a été tué pendant la guerre, bien sûr elle n’est pas la seule. Et moi je me demande comment les Américains peuvent encore se regarder dans un miroir après avoir lâché des millions de bombes à fragmentation sur 4000 à 8000 victimes innocentes, dont des femmes enceintes, des enfants et des vieillards en Afghanistan ou ailleurs. N’est-ce pas du terrorisme tous ces crimes abjects qu’ils commettent en faisant croire à l’opinion publique qu’ils manipulent délibérément, que c’est légitime, qu’ils sont les gentils et nous sommes les méchants, alors qu’en réalité il y a un gros gâteau dans lequel ils aimeraient mordre à pleine dents, Incha’Allah, par La Grâce de DIEU, ils ne s’en lècheront pas les babines, Allahoma Amin ! Ils prennent le reste du monde vraiment pour des ânes ! Enfin revenons-en à nos bombes qui ne nous empêchent pas de vaquer à nos occupations, car nous l’avons décidé, nous continuerons à cuisiner, à nettoyer, à faire la lessive dans la bonne humeur et à passer de merveilleuses soirées sous les bombes de Bush qui ne manquent pas de nous rappeler qu’il pense à nous. En effet, nous le saluons et le remercions en levant les mains au ciel pour invoquer DIEU afin qu’Il le maudisse, Allahoma Amin ! Et quand il essaie de me réveiller la nuit avec des bombardements intensifs, je lui dis : “non pas maintenant, Bush, laisse-moi dormir !”et par ALLAH Tout Puissant, je vous jure sur Lui qui est témoin de toutes choses, mes chers frères et sœurs que je m’endormais comme si j’avais été mise sous sédatif, mieux encore, c’est en réalité la SAKINA (sérénité) que DIEU fait descendre sur nous tous et c’est ce que je découvre auprès des autres quand on se retrouve autour du petit déjeuner : “avez-vous entendu les bombardements cette nuit ?”, la première dira : “A oui ? j’ai rien entendu”, une autre : “j’avais trop sommeil, je les ai à peine entendus”, qu’est ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’Allah nous a éprouvé et que par Sa Miséricorde il nous donne du répit en posant cette sérénité en nous et que nos lâches agresseurs n’arrivent pas à nous prendre. C’est pour cela qu’il ne faut pas baisser les bras durant les épreuves, quoi qu’il puisse nous arriver, nous devons garder confiance en Lui et ne pas cesser de L’invoquer, nous n’avons agressé personne, c’est nous qui le sommes et nous retrouverons toute cette injustice auprès de DIEU qui nous récompensera de l’avoir supporté avec patience et dignité. Al hamdoulillah ! Quand les bombardements commencent en début de soirée, les sœurs et moi, nous formons un cercle autour des enfants et nous nous servons de nos corps comme de boucliers afin de les protéger d’éventuels éclats de verre et nous entendons les frères nous crier en arabe : “dikrouLlah al akhawats”, ce qui veut dire : “invoquez ALLAH, les sœurs !”

Finalement, nous ne passons pas notre temps à trembler et à stresser ou encore à nous dire, que nous allons être bombardées ; au contraire, le soir, après le souper, les femmes réunissent leurs enfants et leur racontent de belles histoires qu’ils écoutent, rassurés par les voix douces de leurs mamans et finissent par s’endormir à notre grand bonheur.

J’espère naïvement au fond de moi que tout va s’arrêter et que la vie reprendra son cours, que je rentrerai chez moi continuer ma période de deuil et que petit à petit j’arriverai à surmonter le gros ‘bobo’ que j’ai dans mon cœur et que de cette vie qui me reste à vivre, je puisse l’utiliser à faire quelque chose de bien, si cela a encore un sens. Je regarde autour de moi, tout est détruit, décidément l’homme est pire que l’animal !

L’attaque à la maison par les gens de Massoud

C’est vrai que pendant les bombardements, je n’ai pas eu peur, j’entends des fusillades, je vois dans le ciel les traces laissées par les bombes larguées des avions mais je dois avouer par contre que j’ai eu la plus grande frayeur de ma vie quand les gens de Massoud nous ont attaqués devant la maison. Voici enfin l’occasion d’en parler :

Nous sommes le 13 novembre 2001, il est presque midi, je suis en compagnie de Sylvie et de Chayma, l’Afghane enceinte de six mois et qui a un autre enfant d’un an et demi, nous roulons en voiture vers la maison accompagnées de deux frères tunisiens et je ne comprends pas pourquoi, puisque la veille à la radio il est annoncé que le gouverneur a ouvert les portes de Djellallabad aux gens de Massoud, nous ne sommes plus en sécurité. J’ai un mauvais pressentiment, mais je n’ose rien dire aux hommes et ce n’est qu’en rentrant que j’en fais part aux autres sœurs qui paraissent inquiètes à mon sujet, il y a de quoi. Sur mon insistance à poser la même question : “Mais enfin, pourquoi sommes-nous encore là ? c’est trop dangereux, il faut vite partir”. La femme du frère lybien consulte son mari, puis elle s’en va parler avec l’Afghane, et toutes deux me regardent et se décident enfin à me dire : “les hommes sont en réunion et parlent de toi, ils sont très inquiets pour ta sécurité, ils disent que l’Alliance du Nord sait que ton mari était marié et que sa femme est à Djellallabad, c’est pour cette raison qu’ils se consultent, afin de trouver un lieu sûr où tu seras en sécurité, car si les gens de Massoud mettent la main sur toi, ils voudront se venger”.

Là franchement, je commence à avoir sérieusement peur en apprenant ce qu’ils ont fait subir aux autres femmes. Soudain, il n’y a plus de Malika la courageuse prête à sacrifier ses besoins pour compatir à ceux des autres ; tout ce que je veux, c’est m’en aller loin de ce pays de fous et très vite. Les hommes essaient de me calmer en me faisant savoir que d’autres frères vont arriver bientôt et que nous partirons tous ensemble. Sylvie et moi, nous faisons bouillir un peu d’eau pour boire du nescafé et au moment où je m’apprête à en verser dans ma tasse, j’entends une explosion, des tirs de khalachnikov et l’éclat des vitres, nous sommes attaqués, les frères ripostent, Mouad est touché, il y a du sang partout et les enfants sont avec lui ; consciente de cela, Sylvie serre dans ses bras sa petite fille de trois ans et crie : “mes enfants… mes enfants, ils vont tuer mes enfants !”. Je me rue à l’avant de la maison afin de récupérer les garçons, les balles sifflent, le bruit du bazooka utilisé par le frère lybien à partir du premier étage et les grenades que les autres frères lancent sur nos assaillants est assourdissant, puissant et effrayant, j’attrape les garçons par le col de leur tunique et les tire de toutes mes forces vers l’arrière de la maison, ils résistent car ils veulent rester avec Mouad qui baigne dans une marre de sang devant la maison qu’un frère tente, sous les balles de l’ennemi et couvert par nos frères, de traîner à l’intérieur. Alors violemment cette fois afin qu’ils ne m’échappent pas je les coince contre moi et les serre très fort. Ils se fâchent sur moi et Hamza hurle : “non, non lâche-moi, ‘amou’ Mouad, ‘amou’ Mouad, ils l’ont tué, je veux rester avec lui !”, mais je ne peux pas les lâcher et en continuant de les coincer, je leur crie à mon tour : “je ne vous lâcherai pas, parce qu’ils vont vous tuer, ce sont les gens de Massoud, restez avec moi”, leur mère terrorisée à l’idée de perdre ses enfants me crie en sanglotant très fort : “ne les lâche pas Malika, ne les lâche pas….. je t’en prie !”, je lui rétorque : “mais cours donc, qu’est-ce que tu attends ? sauve toi, je m’occupe d’eux !" Un des hommes sans s’arrêter de tirer nous lance dans un fracas d’explosion : “grimpez le mur et sautez, mettez-vous à l’abri, on vous retrouvera plus tard, c’est trop dangereux pour vous ici mes sœurs !”.

Un frère aussi agile qu’un léopard saute au-dessus du mur et me dit que, parmi nous, il y a deux femmes enceintes qui tiennent chacune dans leurs bras leur petite fille en bas-âge et parce qu’il voit que Sylvie a perdu son sang froid envahie par la panique, contrairement à moi : “vite oum Obeïda, passe-moi les enfants !” Je ne sais pas d’où j’ai tiré toute cette force, Alhamdoulillah ! Pour Sylvie, les garçons et moi, nous pouvons sauter sans difficulté, mais les femmes enceintes, elles, risquent de perdre leur bébé, elles restent perchées sur le mur, elles ont peur et pleurent, le frère saute à nouveau et court chercher une échelle qu’il pose de l’autre côté du mur afin qu’elles puissent descendre sans mettre leur bébé et leur santé en danger.

Entre-temps, je suis retournée à l’intérieur et en rampant, je récupère ma ‘burqa’, je ne porte qu’un pantalon et un t-shirt au moment de l’attaque, et mon manteau bien chaud est resté dans la voiture, je l’avais préparé pour le voyage vers les montagnes.

Je suis maintenant à côté de mon cher frère qui est un ami très proche de mon mari en Afghanistan. Pendant un instant, nous nous sommes regardés… un siècle de silence… tant d’amour dans ses yeux, il se ferait écorcher vif pour nous, l’essentiel pour lui et pour les autres c’est que les gens de Massoud ne mettent pas la main sur nous vivantes !

Il me dit : “allez, on saute ?”, et nous sautons ensemble dans une marre de boue qui m’arrive jusqu’au dessus des chevilles. Ah mes belles chaussures, moi qui suis si maniaque ! Ce n’est rien, car ce qui va suivre est bien plus terrible ! Nous courons, les frères derrière nous continuent de se battre afin de nous permettre de fuir le plus loin possible.

Une femme afghane nous accueille les bras grands ouverts et nous invite dans sa modeste maison en terre, nous sommes soulagées de pouvoir nous abriter et nous reposer. Vingt minutes plus tard, plusieurs hommes armés jusqu’aux dents débarquent, nous prenons peur et l’un d’entre eux, d’un geste amical, nous fait comprendre qu’ils veulent nous protéger. En tous cas, ils ne sont pas pro-Massoud, ils nous apportent même du lait chaud afin de nous réchauffer, je n’oublierai jamais ce geste. Après le coucher du soleil, ils nous apportent des matelas et des couvertures, et nous nous endormons trempées jusqu’aux os. A l’aube, après la prière, il faut vite partir et trouver le moyen de quitter Djellallabad, nous abandonnons nos chaussures mouillées trop reconnaissables car elles viennent d’Europe, mais nos hôtes ne nous laissent pas nous en aller pieds nus, ils nous donnent des claquettes, mais vu leur pauvreté, le frère tunisien leur dit de contacter telle personne afin de se faire rembourser des dépenses qu’ils ont encourus pour nous et aussi de prévenir les hommes qui se battent dans les montagnes au cas où nos autres frères se seraient fait tuer. En effet, les Arabes et les Talibans sont prévenus et se mettent immédiatement à notre recherche, nous l’apprendrons plus tard. Par la Grâce de DIEU, merci mes frères, vous nous avez cherchés partout sans répit et vous nous avez trouvés, vous nous avez libérés et comme ce n’était pas suffisant pour vous, vous nous avez vengés parce que vous vous êtes sentis déshonorés parce qu’ils ont osé mettre en captivité vos sœurs, comme autrefois mon mari l’a été ! Et ce n’était sûrement pas une question d’argent, puisque vous n’êtes pas payés pour cela, au contraire, c’est encore vous qui en dépensez pour nous.

Capturée par l’Alliance du Nord

Nous partons à travers les champs, couvertes de nos ‘borka’ pour éviter de nous faire remarquer par les gens de Massoud, mais malheureusement quand nous arrivons sur la route pour prendre un autobus, l’ennemi nous repère. Nos enfants sont blonds et ont les yeux verts, c’est clair, ils ne sont pas afghans, et les gens de Massoud ne sont pas dupes, le frère tunisien qui aurait pu fuir, méconnaissable, parce qu’enveloppé d’un grand ‘pancho’ porté par tous les hommes afghans et parlant parfaitement leur langue, fait partie des Arabes accourus à l’appel ‘au secours’ des Afghans au début de l’invasion russe. Le frère tunisien donc s’avance vers eux, les enfants s’accrochent à lui en disant en arabe : “amou, ‘amou sayf edin !”, et voilà, nous sommes aussitôt encerclés par une quinzaine d’hommes armés. Que peut donc faire notre frère si ce n’est leur rappeler la crainte de DIEU et qu’Il interdit de toucher aux femmes et que finalement nous croyons au même Dieu Unique, mais cela ne les touche guère et ils nous emmènent sans aucun remord. Le souvenir de la hantise d’Abdessatar de me faire prendre vivante me revient : “si tu es attaquée, tire jusqu’à te faire tuer, mais ne te laisse pas prendre vivante” ; je ne suis pas armée, et même si je l’avais été je n’aurais certainement pas tiré à cause des femmes enceintes et des enfants. Sans cette présence, je n’aurais pas hésité un instant en me souvenant des témoignages recueillis auprès des femmes afghanes elles-mêmes sur ce que font subir les gens de Massoud aux femmes, surtout celles qui sont mariées aux Arabes, tellement leur haine est grande, ils ont donc oublié que ces Arabes ont tout laissé derrière eux pour les secourir contre les Russes ?

Nous voilà dans notre prison, nous sommes le jeudi 14 novembre et demain le premier jour du mois du Ramadan, période pendant laquelle les gens sont plus généreux que le reste de l’année. Ces hommes osent dire au monde qu’ils sont musulmans et en Occident, les gens ne comprennent plus rien. Sachez qu’ils n’ont strictement rien à voir avec l’Islam, ce que je vais essayer de vous démontrer en vous montrant comment s’est passée notre détention. C’est un crime en Islam que de retenir des femmes contre leur volonté, femmes qui n’ont commis aucun délit. Nous sommes comme je l’ai déjà dit à la veille du mois du ramadan ; quand nous sommes attaqués, j’avais mes menstrues et vous pensez bien qu’ils ne m’ont pas laissé le temps d’emporter les bandes hygiéniques qu’un frère avait eu la délicatesse de m’approvisionner pendant mon séjour dans les montagnes en pensant que maintenant qu’Abdessatar n’est plus là pour apporter toutes les petites choses dont une femme a besoin pour son intimité dont elle n’ose parler qu’avec son mari et à aucun autre homme par pudeur. Ce frère s’est permis ce geste si délicat envers moi. Macha Allah ! Décidément, rien n’échappe à ces hommes, quant aux besoins de leur sœurs ! Donc, pour reprendre la prière, je suis censée me doucher comme le réclame la Sunna, mais comme mes charmants geôliers soi-disant musulmans m’en privent après m’avoir enfermée avec les autres, je me contente donc de ramasser un peu de sable par terre comme l’a recommandé le Prophète (ça) et je me frotte les mains et le visage, ce qu’on appelle les ablutions sèches et je fais la prière. En plus de cela, les enfants en bas-âge sans couches pour retenir leurs excréments et leurs urines se soulagent par terre devant nous. Comme nous sommes enfermées, nous n’avons le choix que de dormir là. Il fait très froid, c’est normal nous sommes en hiver, ils nous laissent dormir sur le sol dur sans couverture. Le lendemain, vers quatre heures, des femmes afghanes nous déposent une assiette de riz, sans couverts, mais là n’est pas le problème, dans ces cas-là nous pouvons nous en passer. Le problème, c’est qu’il faut faire manger les enfants et qu’à cette heure-là, ils dorment, ils sont exténués, ils ne recevront de la graisse cuite à l’eau que le lendemain au coucher du soleil où à nouveau, épuisés, ils dorment. Et ‘rebelotte’, le surlendemain à quatre heures de la nuit, ils nous déposent encore cette graisse avec leur pain aussi dur que de la pierre que nous les femmes pour survivre, nous trempons dans cette eau graisseuse. Nous ne nous plaignons pas, nous nous inquiétons seulement pour les enfants.

Les mamans enceintes, ayant une santé fragilisée, le docteur leur avait recommandé de ne plus allaiter complètement leurs petites filles et de diversifier avec un biberon, ce qu’elles n’ont plus depuis que nous avons été attaquées. Les petites filles, je vous rappelle leur âge, ont un an et demi, sont privées de leur biberon et de leur tute qu’elles ne cessent de réclamer en pleurant et en lançant un regard suppliant à leur mère qui sanglotent à leur tour. Elles essaient de les allaiter, mais les seins des mamans sont vides, c’est normal, elles n’ont rien mangé depuis plusieurs jours. Elles ont pourtant essayé de manger cette graisse, qu’elles ont régurgité aussitôt sur les excréments des enfants et pour combler le tout, un des hommes exaspéré par les pleurs des petites filles, propose de les jeter à la poubelle et ose insister en disant aux mamans qu’il ne comprend pas pourquoi elles s’encombrent de ces petites filles qui d’après lui ne servent à rien et sont des bouches en plus à nourrir ! Vous voyez comme ils sont bien bons les Musulmans de Massoud ! J’espère que vous arrivez à faire la différence avec ces Arabes taxés d’intégristes, d’islamistes par Bush. Je comprends mieux à présent pourquoi les femmes afghanes préfèrent se marier avec ces fameux Arabes plutôt qu’à ces rustres qui n’accordent aucune importance à la femme déjà au moment où elle n’est encore qu’une petite fille.

Nous sommes gardées par une trentaine d’hommes armés, nous de faibles femmes, que pouvons-nous faire même si la porte est ouverte ? Je me pose la question, lorsque parmi tous ces hommes qui vont et viennent, l’un d’entre eux fait passer une lettre dans la plus grande discrétion, pliée en tout petit où il est inscrit ceci : “salamou’alykoum à nos chères sœurs, nous savons exactement où vous êtes, ne perdez surtout pas patience, nous allons bientôt vous libérer, ceci est une épreuve d’ALLAH, nous comptons sur vous pour vous encourager mutuellement toutes les quatre, soyez courageuses”. Sylvie et moi informons les autres sœurs du message que nous avons reçu, il faut vite le faire disparaître. J’avais réussi à dérober une boîte d’allumettes. Je l’avais cachée sur moi, c’est toujours utile. Je me suis rappelée les films américains visionnés avant ma conversion à l’Islam ; aussi je trouve un prétexte pour aller au petit coin qui se trouve derrière un mur et accompagnée de Sylvie qui se sert de sa ‘borka’ comme paravent, afin que je puisse me “soulager” ; en réalité, je brûle la lettre, j’aurais pu la manger comme je l’ai vu fairedans les films, mais je jeûne et je ne veux pas le rompre, bien que ce soit permis par DIEU, vu les circonstances.

Nous souffrons beaucoup des conditions de notre détention, les enfants durant toute la journée ont faim et ils ne reçoivent pas à manger et quand je les entends pleurer, surtout la fille de Sylvie qui a trois ans et supplie sa mère comme ceci : “Ya oumi….a’nti lkhoubs, ana ji’ana Ya oumi”, ce qui veut dire : “Ô maman… donne-moi du pain, j’ai faim, ô maman !” et que je vois Sylvie s’écrouler par terre, le visage dans les mains, pleurant toutes les larmes de son corps et puis lève les yeux vers moi et me dit d’une voix désespérée : “tu te rends compte Malika ?… mes enfants ont faim… Et je n’ai rien… je n’ai rien à leur donner”, mais l’enfant ne comprend pas et continue de réclamer du pain, et moi j’ai mal, difficile de supporter cette scène. D’un pas décidé, je sors dans cette espèce de grande cour, j’en fais le tour avec l’intention de trouver de la nourriture et je constate que les enfants des Afghans mangent à satiété, je m’avance vers l’une des femmes afghanes et je lui prends un pain, elle me regarde surprise de mon audace et je lui dis en français : “figurez-vous que nos enfants aussi ont faim Madame, cela ne vous a donc pas effleuré, merci et au revoir !”, je retourne auprès des autres, je distribue le pain, et Sylvie me demande : “comment as-tu fait pour t’en procurer, ils t’ont vue ?”, “je ne leur ai rien demandé, je me suis contentée de me servir, ce que je ferai dorénavant, au moins pour les enfants”.

Je vais vous expliquer à partir de quel moment les enfants avaient le droit de manger, nous étions réveillées à trois heures de la nuit pour le repas du ‘souhour’, comme si cela à un sens pour eux ; soit les enfants se réveillent pour manger, soit ils continuent de dormir et tant pis pour eux s’ils ne se réveillent pas, ils ne mangent pas, ils n’auront qu’à jeûner ! Peut-on imposer le jeûne à des enfants d’un an et demi, de trois ans et de cinq ans ? Les mamans tentent désespérément de réveiller leur petits bouts afin de les faire manger, rien à faire, ils sont assommés et quand ils se réveillent le matin, ils ont faim !

Ils vont réclamer ainsi de la nourriture jusqu’au moment du coucher du soleil où à nouveau les touts petits s’endorment, nous essayons de les garder éveillés et parfois nous arrivons à leur faire avaler une bouchée au grand bonheur des mamans, mais les enfants perdent leur force, ils deviennent de plus en plus faibles. Mais nous ne pouvons rien changer à cela, alors nous nous tournons vers DIEU et nous prions beaucoup !
Je vais tenter ici de vous décrire mon état d’esprit à partir de ma captivité, des leçons à en tirer et surtout de ma relation avec ALLAH en sachant qu’Il m’observe à tout moment.

Tout d’abord, je n’ai pas cru un seul instant que DIEU m’avait abandonné, je n’ai nullement désespéré de Sa Miséricorde, je pense que parmi les lecteurs qui parcourent ces lignes, peu arriveront à comprendre cet espoir en Lui, cette certitude que de tout ce qui m’arrive est en réalité une grande générosité de la part de mon Seigneur pour moi dont Il me gratifie et aujourd’hui je me sens honorée par Lui pour tout ce qu’Il m’a fait traverser en Afghanistan !

Première leçon dont je me suis enrichie : celle d’appliquer ma théorie de l’ ‘Aquida’, que j’avais tant aimé parcourir dans les livres, celle qu’ALLAH nous rappelle sans cesse dans Son Coran et je passe la plupart de mon temps à me remémorer Ses paroles réconfortantes : “Il est là où que vous soyez” S 57 V 4, “Remets-en au Vivant qui ne meurt jamais !” S 25 V 58, “C’est à Dieu que doivent s’en remettre les Croyants” S 14 V 11, “Celui qui s’en remet à Dieu, Dieu lui suffit” S 65 V 3, “O vous qui avez cru ! Soyez patients et rivalisez de patience (avec vos ennemis)” S 3 V 200, “Nous vous éprouverons sûrement un temps soit peu par la peur, la famine, la réduction des biens, des personnes et des récoltes. Et annonce la bonne nouvelle aux patients” S 2 V 55, “…Seuls les patients reçoivent leur salaire pleinement et sans compter (ou sans subir de jugement)” S 39 V 10, “O vous qui avez cru ! Prenez aide dans la patience et la prière ! Dieu est certainement avec les patients” S 2 V 153, “Oui, nous vous mettrons sûrement à l’épreuve afin de connaître ceux d’entre vous qui combattent (pour la cause de Dieu) et qui se montrent patients et afin d’éprouver vos nouvelles” S47 v 31. Et je vais L’invoquer intensément, en me souvenant encore de ces quelques versets : “Et invoquez beaucoup Allah afin de réussir” S 62 V 10 et aussi “N’est-ce pas par l’évocation d’Allah que les cœurs s’apaisent ?” S 13 V 28.

Je vais donc me rapprocher de Lui tout en étant convaincue de Sa présence, qu’Il m’entend parfaitement et qu’Il m’observe : “Si tu ne le vois pas, Lui, Il te voit !”, je jette mon front à terre, je lève les mains au ciel, je m’installe dans un coin et je l’implore du lever au coucher où je m’endors avec une parole invocatrice. A un certain moment, j’ai cru qu’ils allaient nous tuer, alors j’ai dit à Dieu : “Ô Seigneur, mon heure est sans doute arrivée, je te demande d’avoir pitié de moi, je te demande pardon Seigneur pour tous les péchés que j’ai commis, je te demande de nous épargner l’épreuve du viol, des tortures, des mutilations, c’est Toi qui commande, ces gens sont Tes créatures et leurs cœurs sont entre Tes mains, Tu fais ce que Tu veux, mets de la Rahma dans leurs cœurs, sur Ton ordre Seigneur, afin qu’ils aient de la miséricorde, par Ta grâce, par Ta toute puissance, Ya Rabbi, ne nous abandonne pas !”

Je me souviens quand, un matin, les gens de Massoud nous ont larguées au fin fond des montagnes, dans une région complètement désertique, j’ai regardé autour de moi, il n’y avait que des roches et des roches… et encore des roches… aucune habitation… rien à l’horizon, personne… pas de cabine téléphonique au coin de la rue pour appeler à l’aide. Et alors j’ai levé les yeux, j’ai regardé ces montagnes gigantesques, j’ai levé encore les yeux vers le ciel, ce beau ciel magnifique, La grandeur d’ALLAH est là et je Lui ai dit : “Ya Rabbi ! Toi, Tu es là… quoiqu’il arrive, ya Rabbi, j’ai confiance en Toi, je compte sur Toi, Seigneur ! on est là au milieu des montagnes… il n’y a personne pour nous aider… Seigneur ! nous avons la puissance, puisque Tu es là Toi ! qu’importe le reste !…” Et quand j’apprends qu’ils veulent nous vendre, et que je vois Chayma s’écrouler par terre désespérée et pleure, parce ce qu’elle ne les connaît que trop bien, je constate que les mamans sont fort éprouvées, surtout à cause des enfants. D’un ton décidé à les remonter… à nous remonter vers l’espoir en Dieu, car comme Il Le dit : “ne désespèrent en Sa Miséricorde que les mécréants”, je leur dis : “non mes sœurs, il ne faut pas avoir peur, c’est ALLAH qui commande ; ces gens ne peuvent rien contre nous”, c’est vrai qu’ils étaient occupés à négocier notre vente : “on s’en fout, laissons-les faire, ils font ce qu’ils veulent, nous on sait une chose… c’est qu’ALLAH est là et qu’Il nous observe et qu’Il va nous sortir de là, ne laissez surtout pas le doute s’installer dans vos cœurs, Il nous éprouve afin de savoir si nous allons cesser de L’invoquer, finalement ce ne sont que des créatures de DIEU, nous ne sommes pas seuls mes sœurs, ALLAH est avec nous ! Alors, invoquons-Le, implorons- Le de nous pardonner nos péchés, de nous purifier par cette épreuve et cherchons la patience dans la prière comme Il nous l’ordonne dans Son Coran, car Il est avec les patients et soyons certaines qu’Il ne manque jamais à Ses promesses !”. Quand les enfants se sont endormis, chacune d’entre nous se retire dans un coin… afin d’implorer Le Tout Puissant ! : “envoie-nous Tes anges, envoie-nous tes soldats du ciel, Seigneur, étends Ta protection sur nous, Ya Rabbil’alamines !”

En nous déplaçant dans les montagnes, les Arabes auraient sans doute perdu notre trace, mais par La grâce de DIEU, ces pauvres ignorants nous ramenèrent le lendemain matin à Djellallabad d’où ces fameuses légions arabes nous délivreront. Al hamdoulillah, les sœurs reprennent du courage et de l’espoir, moi de mon côté j’en profite pour faire des invocations pour ma fille, ma famille et de tous les Musulmans en général, car je sais que la supplication de l’opprimé n’est pas rejetée, jamais de toute ma vie ma relation avec Lui n’a été aussi forte, je sens une douceur envahir mon cœur malgré les conditions difficiles de ma détention et je comprends que c’est le réconfort de mon DIEU Tout Puissant et je ne me fatigue nullement de me tourner vers Lui : “Ya Rab… à l’époque du Prophète (saws), Seigneur, un homme est venu lui dire “Ô Prophète ! un membre de notre famille a été capturé par les mécréants…” et le Prophète (saws) les a renvoyé en leur disant : “rentrez chez vous et récitez beaucoup : La hawla wala quouwata ila billah el ‘ali l’adèm” et ce membre de la famille opprimée fût délivré, ses chaînes ou ses cordes je ne sais plus ont été dénouées et il est revenu vers sa famille”, ces paroles ont brisé ses chaînes et moi je les ai récité pendant des heures… et des heures. Je continue ainsi à parler à DIEU en qui je garde une totale confiance : “Ya Rab, Le Prophète (saws) a dit que si on récite une fois la prière sur lui, Tu nous fais dix grâces Seigneur", alors je la récite cent fois et je Lui dis : “voilà Seigneur, cela me fait mille grâces de Ta part”, me voici donc riche.

Je remarque que nos geôliers sont très nerveux, Chayma a entendu qu’ils avaient réussi à nous vendre aux Arabes à dix mille dollars pour chacune d’entre nous, ils doivent vraiment tenir à nous ces “TERRORISTES” pour ce démener ainsi comme s’ils n’avaient rien d’autre à faire que de se soucier de notre sort alors que les Américains les bombardent. Vont-ils vraiment payer ou n’est-ce qu’une stratégie de leur part ?

Je m’enfonce encore plus profondément dans mes invocations : “Ya ALLAH, ya Rabb !… Seigneur, je sais que je n’ai jamais rien fait de bien dans ma vie, ce serait de la prétention de ma part que de dire que j’ai fait une action sincèrement pour Toi… seulement il y a une petite chose que je crois avoir fait réellement pour Toi, celle d’avoir donné de l’amour et de l’affection à mon mari, de l’avoir aimé encore plus fort parce j’ai compris que lui, il T’aimait, alors je ne pouvais qu’améliorer mon comportement avec lui pour Toi, Tu sais bien Seigneur qu’il trouvait la paix auprès de moi, il n’a pas cessé de me le répéter, jusqu’à ce que Tu le ramènes à Toi, alors, ouvre-nous les portes, délivre-nous ya Rabbi, afin que nous puissions partir en toute sécurité”. Je voulais parvenir à un total “Tawakal ‘ala allah !”, c’est-à-dire : compter sur ALLAH, c’est ça le “Yakkin”, la certitude que seul Lui sait où se trouve mon bien, que seul Lui ouvre et ferme les portes ! Ce fut ma première leçon, une sagesse de mon Seigneur qui s’est interdit l’injustice à Lui-même, il faut y croire, il faut le “Yakkin” dans n’importe quellesituation, ceci est essentiel ! Abdessatar et moi, nous étions étroitement sur la même longueur d’onde à propos du “Tawakal ‘ala ALLAH”, nous étions ensemble sous la bannière de l’Islam, Abdessatar aimait à me dire que c’est pour cela qu’ALLAH a déposé de la “Rahma” entre nous et que sont rares les couples musulmans qui la ressentent, ceci un est cadeau d’ALLAH !

La chose la plus terrible que j’ai eue à supporter pendant ma captivité était le manque d’hygiène total ; quand je revenais des toilettes, un lieu qui était à peine retiré de l’endroit où nous dormions et où se trouvaient les excréments de tout le monde, l’odeur me pénétrait jusqu’au plus profond de la gorge et elle restait ainsi imprégnée en moi, ces gens sont d’une saleté inimaginable. Pourtant, j’ai visité beaucoup de familles afghanes qui vivent dans une extrême pauvreté et cela ne les empêchent pas de privilégier la propreté dans leur petite maison en terre. Je ne buvais qu’un verre d’eau avant l’aube et un autre au coucher du soleil, pour justement y aller le moins possible, cela a été une grande souffrance pour moi de ne pas pouvoir me laver, et je demande à DIEU en pleurant, la tête enfouie à l’intérieur de mon t-shirt : “Seigneur Dieu Tout Puissant, sauve-moi de cette saleté, protège-moi contre elle, je n’en peux plus, c’est dur Seigneur… sauve-moi… sauve-moi… Ya Hayou… Ya Kayoum…" Je suis dans cette grande cour, assise par terre et accoudée au mur, je regarde ces hommes qui entrent et sortent, les enfants jouent ensemble, ceux des Afghans et les nôtres (dommage que les adultes ne les imitent pas) puis je vois un homme s’approcher d’eux et surprise de le voir passer les mains doucement dans les cheveux de Mehdi, une caresse affectueuse que les gens de Massoud ne possèdent pas, son visage ne m’est pas inconnu, alors je m’approche de lui en parlant aux enfants et je le reconnais… Je rêve ou quoi ? C’est lui qui est venu me chercher à l’aéroport et qui m’a tendu la lettre de mon mari et qui a insisté afin que je porte la ‘borka’, nous avons traversé les montagnes ensemble, il sait qui je suis. Je ne porte pas la "burqa", je n’ai qu’un simple foulard sur la tête. Il sent mon inquiétude et me dit très vite en arabe : “Oum Obeïda ? ana saddèk dyal zawkèk, Woujdou raskoum, el rèdwa fi el fajr, Incha’ALLAH el ikhwa ou ana nakharèjkoum bil kouwa fissabilillah, imkén elmout moujouda, quolou Bismilillah, hada houwa al jihad, dakrou ALLAH khatir, nass dyal Massoud ma fihoumch rahma, quoula el akhawat, was salamou ’alaykoum”. Ce qui veut dire : “Je suis un ami de ton mari, préparezvous pour demain, à partir de el fajr, les frères et moi vous feront sortir par la force, dans le chemin de Dieu, peut-être que la mort sera présente, dites : au nom de Dieu, ceci est le Jihad, invoquer beaucoup ALLAH, les gens de Massoud n’ont aucune miséricorde, dis-le aux sœurs”.

Mon cœur a fait un bond, ALLAH nous envoie du secours, et c’est cet homme à qui mon mari avait confié la dangereuse mission de me ramener en toute sécurité jusqu’à lui, une mission qu’il n’aurait pas confié à n’importe qui et je me souviens de l’amour en ALLAH qu’Abdessatar éprouve pour ce frère afghan, moi aussi je l’aime, je vais le nommer Anas car je reviendrai souvent à lui.

Je m’empresse de ramener la bonne nouvelle à mes sœurs : “les frères nous libèrent demain à partir de l’aube, il faut que nous soyons prêtes et ne pas être dispersées à ce moment-là !”, elles sont hyper-excitées et puis Sylvie nous sermonne : “ne paraissez pas trop joyeuses, il vont finir par remarquer qu’il se passe quelque chose d’anormal”. Mais c’est difficile de contenir notre joie, en allant dormir, nous avons caché les chaussures des enfants pour être sûr de les retrouver, nous sommes sur le qui-vive, mais il ne faut pas que les femmes afghanes s’en rendent compte. Avant cela, Sylvie et moi essayons de préparer ses fils au lendemain, je les empoigne tous les deux et je vais être très dure : “demain à l’aube, tous vos ‘amous’ (oncles) vont descendre des montagnes pour nous libérer et je veux que vous restiez près de moi, votre maman sera occupée avec votre petite sœur, alors je veux que vous fassiez exactement ce que je vous dirai. Quand je dirai de courir, courez et si une de ces femmes essaient de vous en empêcher, je veux que vous rassembliez toutes vos forces dans vos poings et que vous les cogniez !”, et Mehdi qui a maintenant six ans me lance : “hein ? mais ce sont des femmes khaltis, abi (papa) nous a toujours dit que ce n’est pas bien de frapper des femmes !”, j’ai peur pour eux, ils sont trop bien élevés, bien trop gentils, alors je les secoue : “votre abi n’est pas là et moi je vous répète que si une de ces sauvages met la main sur vous, vous ramassez une grosse pierre et vous la frappez à la tête de toutes vos forces, je vous rappelle que ces gens nous ont capturés, enfermés et nous empêchent de sortir et qu’ils n’hésiteront pas à nous tuer comme ils ont tué ‘amou Mouad,….vous avez compris ?”

Libérée par les soldats de lumière

Al Hamdoulillah, cela ne s’est pas passé dans la fusillade ! Tôt dans la matinée, Anas est entré et nous a dit : “Kherjou…bissoura…bissoura !”, les sœurs et moi, nous nous sommes couvertes de notre ‘borka’ et avons enfin franchi cette porte qui nous était interdite !

Mais une fois dehors, je suis stupéfaite… il y a un bataillon d’hommes armés, des barbus coiffés de turban disposés de gauche à droite, quelques uns d’entre eux ont pris les enfants à bras le corps et les installent dans la camionnette dans laquelle nous-mêmes entrons sans hésiter ; à peine à l’intérieur, le chauffeur démarre à grande vitesse, je me retourne et vois Anas courir et s’accrocher au véhicule ! Allah venait de nous ouvrir la porte ! Plus loin, une voiture nous attend, nous nous engouffrons dedans et là, un homme au visage resplendissant et souriant s’adresse à nous en arabe, des mots que j’ai du mal à répéter aujourd’hui, mais qui sont restées gravées dans ma mémoire : “N’ayez pas peur mes sœurs, nous sommes vos frères en Islam, nous vous avons libéré “fissabilillah” et nous vous ferons quitter l’Afghanistan dès demain, aujourd’hui vous passerez la nuit dans les montagnes, d’autres frères vous accompagneront, assalamou’alaykoum !” Et depuis ce moment-là, je me pose la question : “pourquoi ces hommes se sont-ils donnés tant de mal pour nous, qu’avaient-ils donc à gagner si ce n’est qu’ils ont assumé leur responsabilité devant DIEU et qu’ils espèrent en être récompensés par le Paradis ?… Et toujours plus loin, des hommes nous attendent et nous tendent plusieurs sacs de provisions de toutes sortes, décidément ces valeureux combattants sont prévoyants, ils se doutent bien évidemment de la privation dont nous avons été victimes, il y avait à boire et manger : de la viande, du lait en grande quantité, des boîtes de conserves, des paquets de biscuits, des jus de fruits et même des langes pour les tout-petits !!!

Puisse ALLAH étendre Sa Miséricorde sur vous mes frères et vous donner la victoire, Allahoma Amin ! Après avoir roulé une bonne heure environ, le chauffeur s’enfonce dans les montagnes et nous continuons à pied tandis que nos sauveurs portent les provisions et comme nos “terroristes” ont le cœur tendre, ils déchargent les mamans enceintes de leur petite fille, et pendant que nous grimpons, j’observe leur manière d’amuser les enfants… je laisse alors les larmes couler de mes yeux… c’est étrange cet amour que je ressens pour eux, encore aujourd’hui ! Au loin, je vois des grottes comme celles que j’arrivais à peine à distinguer pendant mon court séjour dans les montagnes juste avant les bombardements et je les découvre enfin, une vraie caserne d’Ali Baba ! Des matelas, des couvertures et des lampes à pétrole, au gaz aussi, sont disposés un peu partout. Nous sommes accueillies par d’autres hommes, des femmes et des enfants tout souriants, les bras grands ouverts, apparemment, ils nous attendent, nous sommes arrivés un peu près une heure avant le coucher du soleil. La première chose que nous avons fait, les sœurs et moi, c’est de nous prosterner, de poser le front à terre afin de reconnaître que seul DIEU nous a libérées et nous le remercions.

Ces grottes sont un vrai luxe comparées au trou à rats où nous avions été jetées et enfermées par les gens de Massoud, elles sont propres et très bien aménagées. Le petit coin contrairement à notre prison est situé loin des regards et bien sûr propre, je m’y rends pour un besoin urgent et je suis soulagée de trouver un seau d’eau avec un récipient accroché dessus afin de permettre à chacun de se nettoyer ainsi qu’un seau de sable, je les trouve merveilleusement bien organisés. La vue est splendide, le soleil annonce ses belles couleurs avant de se coucher, j’aurais tellement voulu tirer quelques photos. C’est enfin la rupture du jeûne, et nous avons hâte de nous restaurer et de profiter de tout ce que les frères nous ont acheté.

Je remercie mes frères de ne pas m’avoir oublié, l’un d’entre eux doit sûrement me connaître, car les sœurs qui déballent les courses éclatent de rire en me disant : “regarde, oum Obeïda, les frères te connaissent bien, ils t’ont acheté du nescafé comme quand nous étions dans les montagnes !” J’ai été profondément touchée par ce geste, surtout que les prix avaient triplé depuis la guerre et je me suis souvenue qu’à partir de l’instant où mon mari s’en est allé, ce sont les hommes qui faisaient mes courses, forcément ils connaissent mes goûts mais qu’ils s’en souviennent alors que les Américains sont à leurs trousses, je n’en reviens pas, jusqu’où vont donc leurs gentillesses ? Ma gorge s’est serrée, j’ai senti les larmes monter et je les ai ravalées, car je n’aurais pu expliquer, alors je me suis jointe aux autres et nous avons mangé à satiété tout ce que nos charmants hôtes avaient préparé à notre intention : de la soupe, un immense plat de viande aux légumes et d’autres plats de leurs spécialités, des fruits…etc !

Le lendemain, après avoir pris le repas du “souhour” et la prière de l’aube, des hommes arrivent porteurs d’informations qui me déchirent, me torturent, j’ai envie de hurler…pourquoi ?… mais enfin pourquoi ? Ce n’est pas nécessaire… !

Ils nous apprennent qu’après nous avoir mis en sécurité, les Arabes ont attaqué les gens de Massoud qui nous avaient capturés, afin de nous venger et quand je leur demande : “Limadza , pourquoi ?" Chayma me traduit leur propos, car elle connaît l’arabe mieux que moi, et ça devient trop difficile : “la guerre se passe entre les hommes, mais les lâches s’en prennent toujours aux femmes et aux enfants, les frères et nous-mêmes ne pouvons accepter cela, nous préférons mourir en les combattant, plutôt que de les laisser faire.

Mais malheureusement trois d’entre nous sont capturés et ils seront vendu aux Américains à 50.000 dollars, c’est plus l’appât du gain qui les intéresse, les Américains se servent d’eux pour nous voler notre pays, et nous ne sommes pas des ignorants comme les gens de Massoud, nous continuerons de nous battre jusqu’à la mort ou la victoire !”.

Après ces tristes nouvelles, le cœur en larmes, nous poursuivons notre voyage, nous descendons les montagnes afin de rejoindre la route et là nous prenons un véhicule qui nous conduit jusqu’au Pakistan. Auparavant, les hommes ont recommandé aux enfants de ne pas prononcer un seul mot en arabe pour ne pas nous faire repérer et ainsi éviter une fusillade entre eux et les gens de Massoud afin de nous épargner d’assister à un massacre entre eux.

Alors que nous risquons de nous faire prendre à tout moment à cause des tout petits qui pourraient appeler leur maman par “oumi” en arabe, ils se sont endormis pendant tout le voyage, par la Grâce de DIEU tout Puissant qui dirige tout ! Hamza ainsi que Mehdi que nous avions du mal à faire taire et qui parlent arabe ou français, devenus tout d’un coup mûrs n’ont pas prononcé un seul mot durant tout le trajet ! Et nous les femmes, nous nous sommes mises d’accord avant de prendre la route : “n’arrêtons pas d’invoquer ALLAH en nous-mêmes, les sœurs !”. A un certain moment, sur la route, le chauffeur s’est arrêté pour embarquer d’autres voyageurs qui, en posant leurs paquets, m’écrasent la main droite jusqu’à me faire très mal et je n’ose rien dire car la consigne est de ne parler sous aucun prétexte. Cachée sous ma "burka", personne ne peut le remarquer sur mon visage, mais le sang coule ; alors je tire la "burqa" sur moi. Anas croyant que j’ai froid se lève en enlevant son “pancho” afin de me couvrir et là, il voit le sang couler de ma main coincée sous le paquet, il me regarde et me sourit. Sans un mot, il la dégage et m’enveloppe la main dans un chiffon qu’il retire de son baluchon, puis me couvre de son “pancho” car il sait que sous la ‘borka’, je n’ai qu’un simple ‘t-shirt’, la galanterie ne se trouve que chez les hommes… vrais !

Vers le Pakistan, il y a énormément de contrôles par l’Alliance du Nord, mais nous sommes escortées par des soldats expérimentés, nous n’avons rien à craindre et puis surtout notre Seigneur est notre Compagnon de voyage, n’est-ce pas Lui qui a fait taire les enfants endormis les tout petits et nous a honoré de ces valeureux guerriers qui veillent sur nous et sont prêts à mourir pour nous défendre ! Je récite plusieurs invocations recommandées par le Prophète Mohammed (saws) tel que : “wa ja’alna bayni aydihim saden, wa min khalfihim saden, fa archaynahoum fahoum la youbsironn”, ainsi que : “La illaha il anta sobhanaka ini kountou mina dalimin !” et encore la prière sur le Prophète (saws) et aussi : “la hawla wala kouwata ila bilah el ‘ali l’adèm”, nous passons enfin la frontière loin de ces monstres de Massoud… quelle belle cavalerie il avait sous ses ordres… qu’ils sachent donc pour leur gouverne que les viols, les tortures et les mutilations commis sur les seins des femmes étaient tristement et heureusement fort connus et que je ne cesserai de le crier sur tous les toits ! Que leur ont fait donc subir leurs mères pour qu’ils s’en prennent systématiquement à découper les seins des femmes ? De véritables diables “humains” ou pire encore !

Le moment est venu de nous séparer, Sylvie et moi, car elle a besoin de réfléchir à sa situation. Les frères ne veulent pas que je revienne en Europe et me propose de disparaître avec une nouvelle identité et je leur dis : “est-ce que je suis obligée d’accepter ?” Sur un ton inquiet, l’un d’entre eux me répond : “non, tu n’es pas obligée mais tu retournes avec des témoignages, des vérités que les autorités de ton pays ne te laisseront pas révéler, ils sont contre nous et toi tu as vécu avec nous, laisse-nous te mettre en sécurité dans un pays que nous allons choisir pour toi, tu auras une nouvelle maison et nous subviendrons à tous tes besoins matériels, tu n’as aucun souci à te faire pour cela… ma sœur, laisse-nous faire, ils nous traitent de terroristes et ils vont te classer parmi nous, et il y a aussi des gens de Massoud en Europe et nous savons que les Musulmans de là-bas ne sont pas capables d’assurer ta protection !”. A mon tour, je ne peux retenir mes larmes et je lui dis : “à mes yeux, vous n’êtes pas des terroristes et je n’en suis pas une, car nous sommes incapables d’attaquer qui ce soit sauf pour nous défendre par crainte de DIEU, je vais rentrer car je n’ai pas le droit de laisser ma famille se morfondre d’inquiétude à mon sujet et crois-moi personne ne réussira à m’empêcher de parler, il faudra me tuer pour cela et dans ce chemin, je ne crains pas la mort qui serait un cadeau pour moi de la part de mon Seigneur !”.

En effet, je préfère mourir plutôt que de taire une vérité autre que celle de dire que les terroristes en puissance sont en réalité ceux qui partent de leur pays blindés d’armes de destruction massive et s’envolent vers d’autres pays où avant cela ils ont pris la précaution de semer la zizanie entre les peuples et de fabriquer des prétextes aussi monstrueux les uns que les autres afin de faire croire au monde qu’ils ont le droit légitime de bombarder !

Plus loin, je me sépare de ma sœur pakistanaise qui a du mal à s’arracher de mes bras, c’est un moment très dur, nous avons partagé tant de choses ensemble, mais la vie est ainsi faite, de séparations et de chagrins ! Mais le plus dur pour moi, c’est quand je vais devoir quitter ma chère petite sœur Chayma, l’Afghane ! Nous passons la première nuit au Pakistan dans une très belle maison confortable où se trouvent d’autres familles afghanes qui ont fui Kaboul à cause de l’avancée de l’Alliance du Nord. Anas en partant me promet qu’il viendra me chercher le lendemain matin afin de me conduire chez Carolla, ma sœur suédoise qui a, quant à elle, quitté l’Afghanistan au début des bombardements et a loué une maison à Peechawaer. Chayma a été ma fidèle compagne du premier jour où je suis arrivée en Afghanistan, elle était ma voisine et c’est elle qui pendant trois jours nous avait fait porter à manger à mon mari et moi. Après nous être rapprochées par nos épreuves, elle m’a avoué : “j’ai su par mon mari combien tu étais aimée par Abou Obeïda et comme il attendait ta venue impatiemment ; vous étiez séparés depuis neuf mois, c’est pour cela que je t’ai préparé aussi les petits déjeuners, je savais que tu aimais le café, j’ai voulu t’épargner le souci de cuisiner afin que tu te consacre entièrement à ton mari, j’avais hâte de faire ta connaissance, mon mari était un confident proche de Abou Obeïda, je t’aimais déjà avant que tu n’arrives, et je t’admire d’avoir quitté l’Europe et son confort que je connais à travers la télévision que j’ai souvent eu l’occasion de regarder chez mon oncle au Pakistan, je voudrais que tu restes, ne pars pas… reste !"

Que c’est dur de la quitter, mais rester n’a plus de sens pour moi. Puisqu’au départ, mon objectif était de prendre des orphelins en charge afin de leur offrir une vie meilleure, c’est-àdire une bonne éducation, de l’amour, moi qui en ai à revendre et aussi en profiter pour ramasser à la pelle les “hassanates” en passant mes mains dans leurs cheveux parce que le Prophète Mohamed (ça) a dit que celui qui passe les mains dans les cheveux d’un orphelin par affection aura des “hassanates” autant de cheveux que possède la tête de l’enfant ! Mais malheureusement les Américains ont noyé mes beaux projets sous leurs bombes meurtrières, et je pense revenir bredouille sur la route du retour au bercail, mais aujourd’hui, j’ai compris que je ne suis pas revenue les main vides.

Au contraire, c’est cela ma deuxième leçon, je reviens enrichie d’une expérience douloureusement vécue, je l’avoue mais ancrée en moi à tout jamais, une compréhension plus grande de la vie et des gens, d’une patience dont DIEU m’a dotée et ma foi en Lui est restée intacte et plus intense, plus rien ne m’impressionne venant des êtres humains abjects qui au fond ne sont que de la boue dans laquelle ils vont retourner se patauger en attendant que leur Créateur les en sorte afin de les juger pour leurs crimes abominables et recevront les sanctions à la mesure de leur injustice que DIEU s’est interdite à Lui-même !

Je vais donc la quitter et rejoindre mon autre sœur Carola qui m’attend avec impatience, je m’en vais avec Anas qui en aura fait du chemin avec moi ; cela, bien sûr, nous a rapproché et il sait que si cela n’était pas interdit, je l’aurais serré très fort dans mes bras, mais nous sommes musulmans et nous savons manifester nos émotions fraternelles sans se toucher, et cela ne m’empêche pas de dire que j’aime quand j’aime et ceci n’est pas interdit sans dépasser certaines limites. Je me rends compte que j’ai remplacé mon frère, père et mère par Anas à qui je confie mon chagrin et par là sans doute je cherche à me faire consoler.

Nous allons parcourir une longue route, tous les deux, d’abord dans un autobus et ensuite nous prendrons une calèche tirée par un chameau et cela durant plusieurs heures.

C’est la première fois que je me retrouve seule sans les sœurs et Anas est assis à côté du cocher.

Après un quart d’heure, le cocher s’arrête, mon frère taliban descend et vient s’asseoir en face de moi, il me fait la conversation et j’apprends qu’il était en compagnie de mon mari quand il a été blessé à l’oreille et que c’est lui qui l’a emmené se faire soigner à l’hôpital. Cela me fait pleurer mais j’aime qu’il me parle de lui et ainsi un mot en amène un autre, maintenant je parle un peu l’arabe que je complète avec le dialecte marocain, ce qui me permet de mieux converser, il m’encourage à patienter : “patientes, ma sœur, ce qui t’arrive est un examen qu’ALLAH te fait passer, ceci est une épreuve dans ce monde éphémère, la vraie vie est de l’autre côté où tu retrouveras Abdessatar, il était fier que tu viennes le rejoindre et partager auprès de lui les conditions difficiles de notre pays, j’ai vu comme il était heureux à ton arrivée, et comprend bien que le 9 septembre était l’heure de sa mort inscrite chez ALLAH, mais seulement il a choisi sa façon de mourir et DIEU l’a exaucé !” Je suis à court de mouchoirs en papier que les frères ont eu la délicatesse de m’acheter et les larmes n’en finissent pas de couler. Dans un sanglot ravalé, je lui dis : “j’ai compris que c’était son heure, ce n’est pas pour lui que je pleure, bien qu’il me manque, j’ai mal dans mon cœur pour tous mes frères et sœurs et devant tant de cruautés !”.

Avec un peu d’humour, sans doute pour me faire sortir de ma tristesse, il me dit : “ne t’en fais pas, bientôt nous serons chez Carola et tu pourras choisir la salle de bain que tu veux, elle en a trois, je lui ai téléphoné et je peux te dire qu’elle t’aime sincèrement, et elle t’attend !”

Les questions affluent dans ma tête, est-ce que je vais oser ? Mais j’ai trop besoin de savoir : “dis moi mon frère, pourquoi Abdessatar a tué Massoud ? Il m’avait dit qu’il resterait en Afghanistan en attendant qu’on lui permette de traverser les montagnes afin de porter secours au peuple tchétchène, pourquoi ce changement ?” Un moment de silence, il baisse la tête et finit par me répondre : “tout ceci est de la politique que tu ne peux pas comprendre et nous n’aimons pas y mêler les femmes”. Je ne suis pas d’accord bien sûr, alors je lui rétorque : “vous m’avez mêlé à cette politique malgré moi, je pense que j’ai le droit de savoir, et je suis parfaitement capable de comprendre”. “Massoud était un traître, il combattait son propre peuple, il commandait des animaux qui ne possèdent aucune foi et ne respectent aucune loi, ses troupes violent et mutilent nos femmes, il voulait renverser le gouvernement déjà en place afin d’instaurer des lois contraires à celles que DIEU a défini pour nous et qui sont les seules qui nous conviennent”. “Mais pourquoi mon mari et pas toi par exemple ?” Je le sens contrarié et l’air gêné, il me dit : “ton mari avait une foi inébranlable, une maîtrise de soi et un courage que personne ne possède parmi nous à part Souhayl. Le seul moyen de tuer Massoud, c’était de se faire tuer avec lui, ce qui n’était pas certain, il vaut mieux mourir et ne pas être fait prisonnier, car les troupes de Massoud n’ont rien d’humain, ils ne respectent pas les lois de guerre, ils aiment torturer les gens, ce qui est contraire à l’Islam”.

Nous continuerons à bavarder durant tout le chemin, il évoquera le complot, ce qui se trame en Palestine, en Russie et d’autres petits pays dont je n’ai jamais entendu parler : “nous ne cesserons jamais de nous battre, tant qu’il y aura un combattant vivant et debout, les colonisateurs n’auront pas la paix de profiter de ce qu’ils volent jusqu’à la fin de leurs jours !” Anas n’est pas marié, il veut rester libre de ses mouvements afin de continuer le combat.

Nous arrivons enfin chez Carola et quand elle ouvre la porte, je tombe dans ses bras, elle pleure et me sert très fort : “ma sœur, j’ai tellement prié pour toi quand j’ai appris que tu étais prisonnière par les chiens !”. Elle ne dit jamais, les gens de Massoud, elles les a surnommé : “les chiens” (ce que je considère comme une insulte pour les chiens) car ils ont tué son premier mari et capturé son deuxième mari qu’ils ont torturé pendant toute une année, enfermé dans l’obscurité totale, et finalement libéré par les Talibans qui avaient repris Kaboul quelques années avant que je ne débarque en Afghanistan et aujourd’hui il s’en est allé vers le Seigneur à Tora Bora sous les bombes des Américains, le jour de l ‘Eed el Sakhir’, un beau jour de fête, que, j’espère, il aura fêté au Paradis. Anas retourne dans les montagnes auprès des combattants, il reviendra quelques jours plus tard pour nous donner des nouvelles du front et me proposer avec insistance de ne pas retourner en Europe. J’aurais dû l’écouter, ils avaient tous raison, je ne m’en rends compte que depuis mon retour et ce que je découvre n’est pas beau.

Je suis très affaiblie quand j’arrive chez Carola et démangée par les poux ; elle s’empresse de sortir m’acheter un produit afin de me débarrasser de ces bestioles, derniers souvenirs des gens de Massoud, ces monstres m’auront collé jusqu’à la peau ! Vive l’eau et le savon !

Exténuée, je m’endors jusqu’au coucher du soleil, réveillée par ma sœur, c’est l’heure de rompre le jeûne. Le lendemain matin, je me réveille avec mes menstrues et je remercie DIEU de m’avoir libérée avant de les avoir eues, car comment aurai-je pu retenir l’écoulement du sang étant prisonnière ?… Moi qui était si forte physiquement pendant ma captivité, maintenant je sens une faiblesse jusqu’au bout des doigts, alors je vais dormir plusieurs jours de suite, tandis que Carola essaie de me gaver avec toutes sortes de choses à manger pour me redonner des forces. Nous évoquons mes péripéties et quand je lui parle d’Abdessatar, elle pleure, car elle l’aimait beaucoup, elle-même est incertaine du sort de son mari, qui se trouve à ce moment-là dans les montagnes de Tora Bora,… mais on ne remet pas en cause la fatalité du Jihad (le combat).

Je voudrais ici ouvrir une parenthèse pour définir le mot “Jihad” qui a été traduit par les Occidentaux en tant que “guerre sainte”, ce qui est faux. La définition de ce mot en réalité signifie le combat pour se défendre, car aucune guerre n’est sainte, ; au contraire, elle est sale et meurtrière et en présentant ce mot de cette façon, l’Occident cherche par là à faire peur aux gens qui tout naturellement se mettent à fuir les musulmans et à les détester, n’est-ce pas dangereux ?

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A.S.B.L. Les Ailes de la Miséricorde
Rue de l’Eglise Ste Anne, 93
1081 Koekelberg-Bruxelles – Belgique
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